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MN 4 - bhayabherava sutta

Le récit des craintes et des raisons d’avoir peur

La vie d’un ascète dans la solitude pouvait être éprouvante. Dans les jungles de l’Inde, de nombreux dangers menaçaient le solitaire. On y trouvait des hors-la-loi, des assassins, des voleurs, des débiteurs qui fuyaient leurs créanciers. Et aussi des bêtes féroces et toutes sortes d’esprits maléfiques. Les bruits naturels, les bruits de pas, les cris des animaux, les formes imprécises dans la nuit, tout pouvait annoncer un danger. Mais il y avait aussi des ermites qui avaient commis de mauvaises actions et qui craignaient d’en subir les conséquences, ils avaient mauvaise conscience et sursautaient au moindre bruit.

Ainsi ai-je entendu.

En ce temps-là le Bienheureux séjournait, près de Sāvatthi, dans le parc Anāthapiṇḍika du bois Jéta.

Et voici que le brahmane Jānussoni vint trouver le Bienheureux. En arrivant, il échangea des paroles courtoises avec le Bienheureux et conclut leur dialogue aimable et mémorable en s’asseyant convenablement. Une fois bien assis, le brahmane Jānussoni dit au Bienheureux :

— Des fils de bonne famille(*), honorable Gotama, ont quitté leur foyer par confiance en l’honorable Gotama et vivent sans foyer. L’honorable Gotama les guide, l’honorable Gotama s’occupe d’eux, l’honorable Gotama les entraîne et cette foule adhère aux vues de l’honorable Gotama.

On distingue la famille naturelle et la famille des bons disciples du Maître, laquelle se caractérise par sa conduite irréprochable.

— C’est bien cela, brahmane, c’est bien cela : des fils de bonne famille ont quitté leur foyer par confiance en moi et vivent sans foyer. Je les guide, je m’occupe d’eux, je les entraîne et cette foule adhère à mes vues.

— Pourtant, honorable Gotama, il est éprouvant de vivre constamment dans des habitats isolés au fond de forêts sauvages, pénible de rester dans la solitude, difficile de jouir de l’isolement ; c’est comme si la forêt rongeait le mental du moine qui n’a pas acquis la concentration.

— C’est bien cela, brahmane, c’est bien cela : il est éprouvant de vivre constamment dans des habitats isolés au fond de forêts sauvages, pénible de rester dans la solitude, difficile de jouir de l’isolement ; c’est comme si la forêt rongeait le mental du moine qui n’a pas acquis la concentration.

Moi aussi, brahmane, avant ma pleine réalisation, alors que je n’étais encore qu’un bodhisatta et non un parfait Bouddha, j’eus cette pensée : « Il est éprouvant de vivre constamment dans des habitats isolés au fond de forêts sauvages, pénible de rester dans la solitude, difficile de jouir de l’isolement ; c’est comme si la forêt rongeait le mental du moine qui n’a pas acquis la concentration. »

Mais, brahmane, j’eus alors la pensée suivante : « Il y a des ascètes et des brahmanes qui fréquentent assidûment des habitats isolés au fond des forêts sauvages sans avoir complètement épuré leur activité physique… leur activité verbale… leur activité mentale… leur mode de subsistance. Et à cause de ces défauts, de ces activités impures, ces ascètes et ces brahmanes n’ont pas la conscience tranquille et s’inventent des frayeurs inutiles. Mais moi je ne fréquente pas ces habitats isolés au fond de forêts sauvages sans avoir d’abord épuré mon activité physique… mon activité verbale… mon activité mentale… mon mode de subsistance. Je les ai totalement purifiées, je suis l’un de ces êtres nobles qui fréquentent les habitats isolés en ayant complètement purifié leurs activités physiques, verbales et mentales ainsi que leur mode de subsistance. » En contemplant en moi-même cette entière pureté de mes activités, j’acquis une plus grande sérénité pour demeurer dans la solitude.

Et, brahmane, j’eus aussi la pensée suivante : « Il y a des ascètes et des brahmanes qui fréquentent assidûment des habitats isolés au fond de forêts sauvages en ayant de la convoitise et un fort attachement aux plaisirs sensoriels. À cause de ces défauts, de cette convoitise et de ce fort attachement, ces ascètes et ces brahmanes n’ont pas l’esprit tranquille et s’inventent des frayeurs inutiles. Mais moi je ne fréquente pas ces habitats isolés en n’ayant de la convoitise ni un fort attachement aux plaisirs sensoriels, je n’ai plus aucune convoitise, je suis l’un de ces êtres nobles qui fréquentent ces habitats isolés sans avoir de convoitise. » En contemplant en moi-même cette absence de convoitise, j’acquis une plus grande sérénité pour demeurer dans la solitude.

Et, brahmane, j’eus aussi la pensée suivante : « Il y a des ascètes et des brahmanes qui fréquentent assidûment des habitats isolés au fond de forêts sauvages en ayant l’esprit corrompu et des intentions méchantes… en étant envahis par l’engourdissement et la torpeur… en étant agités sans que leur esprit ne s’apaise… en hésitant et en nourrissant des doutes… en se glorifiant eux-mêmes et en rabaissant les autres… en étant peureux et craintifs… en aspirant aux gains, aux honneurs et aux éloges… en étant toujours fatigués et en manquant d’énergie… en manquant de vigilance et de pleine conscience… en manquant de concentration, l’esprit erratique… en manquant de sagacité (pañña) et en étant stupides. Et à cause de ces défauts, ces ascètes et ces brahmanes n’ont pas l’esprit tranquille et s’inventent des frayeurs inutiles. Mais moi je ne fréquente pas les habitats isolés au fond de forêts sauvages en manquant de sagacité et en étant stupide, je suis l’un de ces êtres nobles qui fréquentent ces habitats avec sagacité. » En contemplant en moi-même la présence de la sagacité, j’acquis une plus grande sérénité pour demeurer dans la solitude.

Et, brahmane, j’eus aussi la pensée suivante : « Si je passais certaines nuits – les nuits remarquables, les nuits désignées(*), la quatorzième, la quinzième et la huitième de chaque quinzaine – dans des habitats effrayants comme les parcs sacrés, les bois sacrés, près des arbres sacrés, des lieux à faire se dresser les cheveux sur la tête(**), peut-être connaîtrais-je ces craintes et ces raisons d’avoir peur. »

*Nuits de pleine lune et de nouvelle lune, désignées pour la pratique de l’uposatha, l’écoute du Dhamma, le don d’offrandes et les cérémonies d’hommage.

**Il s’agit de lieux où les hommes priaient les esprits, leur offraient des fleurs, de l’encens, de la viande, du sang, de la graisse, de l’alcool, des morceaux de rate et de poumon. Toutes les sortes d’esprits (yakkha, rakkhasa, pisāca) qui fréquentaient ces lieux étaient effrayants, même si on les apercevait le jour.

Par la suite, brahmane, je passai ce genre de nuits dans des habitats effrayants comme les parcs sacrés, les bois sacrés, près des arbres sacrés, des lieux à faire se dresser les cheveux sur la tête. Pendant que je demeurais là, un animal sauvage approchait, un paon se posait sur une branche morte, le vent agitait le feuillage. Je me demandais alors : « N’est-ce pas la frayeur qui survient ? »

Et, brahmane, il me venait la pensée : « Voici la frayeur que je suis venu chercher. Il serait bon que, dans la posture où je me trouve maintenant, je repousse cette frayeur. »

Si la frayeur survenait pendant que je marchais attentivement, je ne m’arrêtais, ne m’asseyais ni ne me couchais avant d’avoir repoussé cette frayeur, je continuais à marcher attentivement(*). Si la frayeur survenait pendant que j’étais debout, je ne marchais, ne m’asseyais ni ne me couchais avant d’avoir repoussé cette frayeur, je restais debout. Si la frayeur survenait pendant que j’étais assis, je ne me couchais, ne me levais ni ne marchais avant d’avoir repoussé cette frayeur, je restais assis. Et si la frayeur survenait pendant que j’étais couché, je ne m’asseyais, ne me levais ni ne marchais avant d’avoir repoussé cette frayeur, je restais couché.

Il écoutait les bruits suspects, reconnaissait qu’ils étaient causés par des animaux ou que c’étaient des bruits naturels, et que ces bruits n’étaient pas en eux-mêmes effrayants.

Il y a, brahmane, des ascètes et des brahmanes qui se croient le jour quand il fait nuit, ou qui se croient la nuit quand il fait jour(*). J’affirme que ces ascètes et ces brahmanes demeurent dans la confusion. Mais moi je perçois bien la nuit quand il fait nuit, et le jour quand il fait jour. Si on affirmait à juste titre qu’un être dépourvu de confusion est apparu dans le monde pour le bien de beaucoup, pour le bonheur de beaucoup, avec compassion envers le monde, pour le but, le bien et le bonheur(**) des rois divins et des hommes, c’est bien de moi qu’on pourrait le dire.

* Il y a ceux qui demeurent dans des endroits fermés où la lumière du soleil ne pénètre pas, et qui se fient au chant des oiseaux diurnes et nocturnes. Si ceux-ci chantent ou crient à contretemps, les pratiquants sont trompés sur l’heure. Il y a aussi ceux qui pratiquent la globalité du blanc (Visud V 19) et qui émergent de l’absorption pendant la nuit alors qu’ils avaient décidé d’en sortir le jour ; comme ils voient que tout est blanc, ils croient à tort qu’il fait jour. Et le contraire avec la globalité du bleu nuit. Celui qui n’a aucune confusion (le Bouddha) ne commet pas ces erreurs.

** Le but, le bien et le bonheur désignent respectivement le chemin, le dénouement et le fruit.

En moi, brahmane, la vigueur fut mise en œuvre, sans relâchement. La vigilance s’établit, sans confusion. Mon corps s’apaisa, sans remous. Et mon esprit se concentra, bien focalisé(*).

Le Bienheureux (bhagavant) explique à présent de quelle façon il est arrivé à cet état dépourvu de toute confusion. Ce paragraphe résume l’exercice qui mène à l’absorption dans le premier jhāna.

Mais c’est seulement en m’isolant du sensoriel, brahmane, en m’isolant des agents pernicieux, que j’accédai au premier jhāna… au deuxième jhāna… au troisième jhāna… au quatrième jhāna

Quand mon attention fut ainsi concentrée, purifiée, sans tache, sans souillure, qu’elle fut souple, maniable, stable et immuable, je l’orientai vers la connaissance-remémoration des vies antérieures…

Quand mon attention fut ainsi concentrée, purifiée, sans tache, sans souillure, qu’elle fut souple, maniable, stable et immuable, je l’orientai vers la connaissance de la mort et de la renaissance des êtres…

« Quand mon attention fut ainsi concentrée, purifiée, sans tache, sans souillure, qu’elle fut souple, maniable, stable et immuable, je l’orientai vers la connaissance qui élimine les contaminations. Je connus en profondeur, en vérité, que « ceci est le malheur(*) ». Je connus en profondeur, en vérité, que « ceci est la source du malheur ». Je connus en profondeur, en vérité, que « ceci est l’arrêt du malheur ». Je connus en profondeur, en vérité, que « ceci est le chemin qui mène à l’arrêt du malheur ».

Le malheur, dukkha, qui est la succession ininterrompue des instants de conscience et qui englobe tous les autres malheurs, souffrances, douleurs, plaisirs, etc.

Je connus en profondeur, en vérité, que « ce sont les contaminations (āsava) » Je connus en profondeur, en vérité, que « ceci est la source des contaminations ». Je connus en profondeur, en vérité, que « ceci est l’arrêt des contaminations ». Je connus en profondeur, en vérité, que « ceci est le chemin qui mène à l’arrêt des contaminations'.

Alors que je connaissais cela, que je voyais cela, mon esprit fut délivré de la contamination par les sens, il fut délivré de la contamination par l’existence, il fut délivré de la contamination par l’aveuglement (avijjā). Dans la délivrance, j’eus la connaissance « délivré ». Je sus profondément que la naissance était détruite, la vie sainte vécue, fait ce qui était à faire, et rien de plus ici-bas. C’est au cours de la dernière veille que j’acquis cette troisième connaissance. L’aveuglement fut éliminé et la connaissance apparut, l’obscurité fut supprimée et la lumière brilla, comme il arrive quand on agit avec vigilance, énergie et détermination.

Il est possible, brahmane, que tu penses : « Peut-être l’ascète Gotama a-t-il encore de l’attachement, de l’aversion, de la confusion, et c’est pour cette raison qu’il fréquente assidûment les habitats isolés au fond de forêts sauvages. » Il ne faut pas voir les choses ainsi, brahmane. Car je fréquente assidûment ces habitats pour deux raisons : j’y trouve moi-même une vie aisée dans la réalité présente et j’ai de la compassion pour les générations futures(*).

Je montre l’exemple aux moines afin qu’en séjournant comme moi dans la solitude, ils atteignent rapidement le dénouement.

— La compassion dont l’honorable Gotama gratifie les générations futures est bien celle d’un Bouddha pleinement accompli. C’est merveilleux, honorable Gotama ! C’est merveilleux, honorable Gotama ! C’est comme si l’honorable Gotama avait redressé ce qui penchait, avait révélé ce qui était caché, avait montré le chemin à l’égaré, et avait apporté une lampe dans l’obscurité pour que ceux qui ont des yeux voient ! C’est ainsi de plusieurs façons que l’honorable Gotama a exposé l’enseignement. Je cherche refuge auprès de l’honorable Gotama, du Dhamma et du Sangha. Que l’honorable Gotama me considère dès à présent comme un upāsaka qui gardera le refuge tant qu’il lui restera un souffle de vie.

Histoire du moine Piyagāmika

Voyant que les pratiquants austères recevaient davantage d’offrandes, ce moine résolut de les imiter et s’installa dans un charnier.

Une nuit, un vieux bœuf en liberté qui avait brouté toute la journée s’abrita dans un bosquet fleuri à côté du charnier. Piyagāmika, qui s’était écarté du promenoir, entendit le bruit de la rumination, il en fut effrayé et crut que le roi des deva était venu le punir de s’être installé dans ce cimetière par convoitise.

Il joignit les mains devant le bœuf et s’inclina toute la nuit devant lui en le suppliant :— Excellent roi des deva, pardonne-moi pour cette nuit, dès demain je partirai.

Quand le jour se leva, le moine vit qu’il s’agissait seulement d’un bœuf, et furieux d’avoir eu peur toute la nuit, il frappa violemment l’animal de sa canne et le mit en fuite.

infos sur cette page

Origine : Enseignements et discussions entre Bouddha, ses disciples, ses antagonistes… (Nord de l’Inde actuelle)

Date : Ve siècle avant notre ère

Traducteur : Christian Maës

Mise à jour : 25 févr. 2011