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MN 35 - cūḷa saccaka sutta

Le petit récit de Saccaka

Il y eut autrefois un homme et une femme, l’un et l’autre membres de la secte niggantha, sans-lien, qui excellaient dans les débats et la réfutation des arguments. Tous deux voyageaient, chacun de son côté, à travers Jambudīpa (l’Inde) et leurs chemins se croisèrent à Vésali, capitale des Licchavis. Ils se mesurèrent devant les habitants de la ville sans que l’un ne pût l’emporter sur l’autre, ils étaient de force égale. À la demande des Licchavis qui leur offrirent offrandes et logement, ils se sédentarisèrent.

De leur union naquirent quatre filles, Saccā, Lomā, Patācarā et Sivāvatikā, qui apprirent l’art du débat et de la réfutation. Quand elles furent en âge, elles s’habillèrent en renonçantes et se mirent à voyager. Quand elles arrivaient dans un village, elles plantaient à l’entrée un rameau de jambu, pommier rose, en signe de défi. Celui qui voulait les affronter devait piétiner le rameau. Elles atteignirent ainsi Sāvatthi. Là, elles eurent un débat avec Sāriputta, le principal disciple de maître Gotama, et furent vaincues. Elles reçurent l’ordination et finirent par atteindre l’ultime Accomplissement.

Ces quatre sans-lien avaient un jeune frère, Saccaka, qui les surpassait en intelligence. Lui aussi avait appris à débattre et à réfuter. Il enseignait son art aux fils de roi et résidait à Vésāli. Il craignait que sa trop grande intelligence ne suscite la jalousie et lui vaille d’être agressé, et il se protégeait le ventre avec une feuille d’acier.

Ainsi ai-je entendu.

En ce temps-là le Bienheureux séjournait, près de Vésali, dans le pavillon à pignons de la Grande Forêt.

À la même époque, Saccaka, le fils des sans-lien, habitait Vésali. Il tenait des discours, se disait savant et jouissait d’une bonne réputation auprès des foules. Il proclamait à l’assemblée des Vésaliens :

— Je ne vois pas un seul ascète ou brahmane à la tête d’une communauté, d’un groupe ou maître d’un groupe, même s’il se croit accompli et parfait Bouddha, qui pourrait ne pas frémir, ne pas tressaillir, ne pas trembler, ne pas transpirer sous les aisselles si je m’employais à réfuter ses propos. Même un poteau, cet objet inconscient, frémirait, tressaillirait et tremblerait si j’entreprenais de le réfuter. Combien plus un être humain !

Or le Vénérable Assaji (l’un des 5 premiers disciples du Bouddha, qui fut aussi le précepteur du vénérable Sāriputta) qui s’était vêtu de bon matin et avait pris son bol et sa robe, entra dans Vésali pour collecter sa nourriture. Saccaka, le fils des sans-lien, aimait à marcher pour se délasser les jambes et se déplaçait constamment dans Vésali (pour rendre visite aux princes). Il vit approcher le Vénérable Assaji et vint à sa rencontre. Quand il fut à proximité du Vénérable Assaji, il échangea des paroles courtoises avec lui et conclut leur dialogue aimable et mémorable en restant convenablement debout. Ainsi debout, Saccaka demanda au Vénérable Assaji :

— Comment l’ascète Gotama éduque-t-il ses disciples, honorable Assaji ? Qu’est-ce que l’ascète Gotama leur enseigne le plus ?

— Voici, Aggivessana (Saccaka), comment l’ascète Gotama éduque ses disciples, voici ce qu’il leur enseigne le plus : « Le physique, moines, est temporaire, le type de ressenti est temporaire, la perception est temporaire, les composants mentaux sont temporaires et l’état de conscience est temporaire. Le physique n’est pas un moi-autonome, le type de ressenti n’est pas un moi-autonome, la perception n’est pas un moi-autonome, les composants mentaux ne sont pas un moi-autonome et l’état de conscience n’est pas un moi-autonome ». Voilà comment l’ascète Gotama éduque ses disciples, voilà ce qu’il leur enseigne le plus.

— Ah, honorable Assaji, qu’il est mauvais d’entendre ce que nous avons ouï : que l’ascète Gotama parlait ainsi. Nous souhaitons rencontrer l’honorable Gotama un jour ou l’autre, nous souhaitons avoir une conversation avec lui. Nous pourrions ainsi le détourner de ces mauvais points de vue.

À ce moment-là, cinq centaines de Licchavis étaient réunis dans la salle du conseil pour régler quelque affaire. Saccaka alla les trouver et leur déclara :

— Venez, honorables Licchavis ! Venez, honorables Licchavis ! Je vais débattre avec l’ascète Gotama. Si l’ascète Gotama maintient ce que m’a soutenu l’un de ses savants disciples, un moine du nom d’Assaji, j’amènerai à moi par ma parole les propositions de l’ascète Gotama, je les ferai virevolter et les secouerai en tous sens de la même façon qu’un homme robuste qui agrippe un bélier à poil long par la toison, l’attire vers lui, le repousse et le secoue en tous sens ; ou de la même façon qu’un robuste liquoriste qui prend les anses d’un grand panier à liqueur qu’il a plongé dans un profond bassin d’eau l’attire vers lui, le repousse et le secoue en tous sens. Par ma parole je renverserai les propositions de l’ascète Gotama dans un sens, dans l’autre et dans tous les sens, de la même façon qu’un alcoolique robuste qui prend son filtre par les anses (pour le nettoyer) le secoue face vers le bas, face vers le haut et en tous sens. Je jouerai à « laver le chanvre(*) » avec l’ascète Gotama à la manière de l’éléphant de soixante ans qui était descendu dans une profonde mare à lotus et qui y jouait à laver le chanvre (comme l’auraient fait des hommes). Venez donc, honorables Licchavis, venez donc, je vais débattre avec l’ascète Gotama.

Un jeu qui se pratiquait avec du chanvre en train de rouir. Avec une poignée de chanvre, on frappait tantôt à droite, tantôt à gauche, tantôt devant soi. Ce jeu s’accompagnait de fortes nourritures et boissons alcoolisées. Un éléphant qui avait vu des hommes jouer ainsi, les avait imités en lançant de l’eau avec sa trompe, tantôt à droite, tantôt à gauche, tantôt devant lui.

Certains Licchavis se demandèrent :

— L’ascète Gotama aura-t-il le dessus sur Saccaka, le fils des sans-lien ? Où est-ce Saccaka qui dominera l’ascète Gotama ?

D’autres s’interrogèrent :

— Saccaka trouvera-t-il un moyen de prendre le dessus sur le Bienheureux ? Où est-ce le Bienheureux qui vaincra Saccaka ?

Saccaka, entouré des cinq centaines de Licchavis, alla jusqu’au pavillon à pignons de la Grande Forêt.


Quand ils arrivèrent, un groupe de moines s’exerçait à la marche attentive en plein air. Saccaka se dirigea vers eux et les aborda pour leur demander :

— Où se trouve à présent l’honorable Gotama ? Nous désirons le voir.

— Le Bienheureux s’est enfoncé dans la Grande Forêt, Aggivessana, et il est assis au pied d’un arbre pour y passer la journée.

Saccaka entra donc dans la Grande Forêt avec tout le groupe des Licchavis et s’approcha du Bienheureux.


En arrivant, il échangea des paroles courtoises avec le Bienheureux et conclut leur dialogue aimable et mémorable en s’asseyant convenablement. Certains des Licchavis saluèrent le Bienheureux et s’assirent convenablement. D’autres échangèrent des paroles courtoises avec le Bienheureux et conclurent leur dialogue aimable et mémorable en s’asseyant convenablement. Il y en eut qui s’inclinèrent mains jointes en direction du Bienheureux et qui s’assirent convenablement. D’autres déclinèrent leur nom devant le Bienheureux. Certains gardèrent le silence et s’assirent convenablement.

Une fois bien assis, Saccaka proposa au Bienheureux :

— Je poserai une petite question à l’honorable Gotama si l’honorable Gotama veut bien y répondre.

— Demande ce que tu veux, Aggivessana.

— Comment l’honorable Gotama éduque-t-il ses disciples ? Qu’est-ce que l’honorable Gotama leur enseigne le plus ?

— Voici, Aggivessana, comment j’éduque mes disciples, voici ce que je leur enseigne le plus : « Le physique, moines, est temporaire, le type de ressenti est temporaire, la perception est temporaire, les composants mentaux sont temporaires et l’état de conscience est temporaire. Le physique n’est pas un moi-autonome, le type de ressenti n’est pas un moi-autonome, la perception n’est pas un moi-autonome, les composants mentaux ne sont pas un moi-autonome et l’état de conscience n’est pas un moi-autonome ». Voilà comment j’éduque mes disciples, voilà ce que je leur enseigne le plus.

— Il me vient une comparaison, honorable Gotama.

— Fais-la connaître, Aggivessana, répondit le Bienheureux.

— Toutes les plantes, honorable Gotama, et tous les arbres qui poussent, croissent et grandissent poussent sur la terre et sont enracinés dans la terre. Tous les travaux des champs qui demandent de la force ne se font pas sans terre, ils ont besoin de la terre. De même, honorable Gotama, l’homme a son physique pour moi-autonome, il s’établit dans le mérite et le démérite à partir de son physique. L’homme a son ressenti pour moi-autonome, il s’établit dans le mérite et le démérite à partir de son ressenti. L’homme a sa perception pour moi-autonome, il s’établit dans le mérite et le démérite à partir de sa perception. L’homme a ses composants mentaux pour moi-autonome, il s’établit dans le mérite et le démérite à partir de ses composants mentaux. L’homme a sa conscience pour moi-autonome, il s’établit dans le mérite et le démérite à partir de sa conscience.

— N’es-tu pas en train de dire, Aggivessana, que le physique est ton moi-autonome, le ressenti ton moi-autonome, la perception ton moi-autonome, les composants mentaux ton moi-autonome et la conscience ton moi-autonome ?

— Oui, honorable Gotama, je dis bien : le physique est mon moi-autonome, le ressenti est mon moi-autonome, la perception est mon moi-autonome, les composants mentaux sont mon moi-autonome, la conscience est mon moi-autonome. Et cette grande foule le dit aussi.

— Que peut faire cette grande foule pour toi, Aggivessana, tu dois développer tout seul ton discours.

— Oui, honorable Gotama, je dis bien : le physique est mon moi-autonome, le ressenti est mon moi-autonome, la perception est mon moi-autonome, les composants mentaux sont mon moi-autonome, la conscience est mon moi-autonome.

— En ce cas, Aggivessana, je vais te questionner à mon tour, et tu pourras répondre ce que tu voudras. Penses-tu qu’un roi guerrier et consacré comme Pasenadi, roi du Kosala, ou Ajātasattu, fils de Védéhi, roi du Magadha, ait dans son royaume le pouvoir de faire exécuter ceux qui méritent de l’être, de priver de leurs biens ceux qui encourent cette privation et d’exiler ceux qui méritent l’exil ?

— Oui, honorable Gotama, un roi guerrier et consacré comme Pasenadi ou Ajātasattu a dans son royaume le pouvoir de faire exécuter ceux qui méritent l’exécution, de priver de leurs biens ceux qui encourent cette privation et d’exiler ceux qui méritent l’exil. Même des communautés et des tribus comme les Vajjis ou les Mallas ont sur leur territoire le pouvoir de faire exécuter ceux qui méritent l’exécution, de priver de leurs biens ceux qui encourent cette privation et d’exiler ceux qui méritent l’exil. Combien plus des rois guerriers et consacrés comme Pasenadi ou Ajātasattu. Ils ont ce pouvoir et ils en sont dignes.

— Tu as dit, Aggivessana : « Le physique est mon moi-autonome » ; mais penses-tu avoir le pouvoir de faire en sorte que ton physique soit comme ceci et non comme cela(*) ?

Que mon physique soit beau et harmonieux plutôt que laid et disgracieux.

Ainsi parla le Bienheureux. Mais Saccaka garda le silence. Le Bienheureux posa la même question une deuxième fois, mais cette fois encore Saccaka ne répondit pas. Alors, le Bienheureux lui dit :

— Réponds à présent, Aggivessana, il n’est plus temps de garder le silence. Car celui qui ne répond pas la troisième fois à une question posée par le Tathāgata voit sa tête éclater en sept morceaux.

À cet instant, le génie Vajirapāni se trouvait dans le ciel au dessus de Saccaka, tenait une massue en fer enflammée, incandescente, flamboyante et pensait : « Si Saccaka, le fils des sans-lien, ne répond pas la troisième fois à la question posée par le Tathāgata, je lui éclaterai la tête en sept morceaux ». Le Bienheureux et Saccaka voyaient tous les deux le génie Vajirapāni. Saccaka était terrifié(*), il tremblait et ses poils se hérissaient.

Vajirapāni s’était fait une tête énorme, avec des canines et des yeux effrayants, et un nez horrible.

Il chercha protection auprès du Bienheureux, il chercha un abri auprès du Bienheureux, il chercha un refuge auprès du Bienheureux en lui demandant :

— Pose-moi la question, honorable Gotama, je vais répondre.

— Tu as dit, Aggivessana : « Le physique est mon moi-autonome » ; mais penses-tu avoir le pouvoir de faire en sorte que ton physique soit comme ceci et non comme cela ?

— Non, honorable Gotama.

— Fais attention, Aggivessana, réponds en faisant attention. Ton dernier propos ne s’accorde pas avec le premier, ni le premier avec le dernier. Tu as dit, Aggivessana : « Le ressenti est mon moi-autonome » ; mais penses-tu avoir le pouvoir de faire en sorte que ton ressenti soit comme ceci et non comme cela ?

— Non, honorable Gotama.

— Fais attention, Aggivessana, réponds en faisant attention. Ton dernier propos ne s’accorde pas avec le premier, ni le premier avec le dernier. Tu as dit, Aggivessana : « La perception est mon moi-autonome » ; mais penses-tu avoir le pouvoir de faire en sorte que ta perception soit comme ceci et non comme cela ?

— Non, honorable Gotama.

— Fais attention, Aggivessana, réponds en faisant attention. Ton dernier propos ne s’accorde pas avec le premier, ni le premier avec le dernier. Tu as dit, Aggivessana : « Les composants mentaux sont mon moi-autonome » ; mais penses-tu avoir le pouvoir de faire en sorte que tes composants mentaux soient comme ceci et non comme cela ?

— Non, honorable Gotama.

— Fais attention, Aggivessana, réponds en faisant attention. Ton dernier propos ne s’accorde pas avec le premier, ni le premier avec le dernier. Tu as dit, Aggivessana : « La conscience est mon moi-autonome » ; mais penses-tu avoir le pouvoir de faire en sorte que ta conscience soit comme ceci et non comme cela ?

— Non, honorable Gotama.

— Fais attention, Aggivessana, réponds en faisant attention. Ton dernier propos ne s’accorde pas avec le premier, ni le premier avec le dernier.

Que penses-tu de ceci, Aggivessana : le physique est-il permanent ou temporaire ?

— Temporaire, honorable Gotama.

— Le fait qu’il soit temporaire, est-ce un bonheur ou un malheur ?

— Un malheur, honorable Gotama.

— Et ce qui est temporaire, malheureux et sujet à changement, est-il correct de le considérer ainsi : « Ceci est à moi, je suis ceci, ceci est mon moi-autonome(*) » ?

— Certainement pas, honorable Gotama.

La vacuité évoquée ici se caractérise par le fait qu’on ne peut maîtriser le physique (on tombe malade, on vieillit et on meurt contre son gré). Le Bienheureux introduit la vacuité tantôt à partir du caractère temporaire (anicca) (MN III 282), tantôt à partir du malheur (Vin I 13), tantôt à partir des deux (SN III 82). Car le caractère temporaire est évident quand un objet se brise, le malheur quand on souffre, mais la vacuité ne se laisse pas enfermer dans ces deux seuls aspects.

— Que penses-tu de ceci, Aggivessana : le ressenti… la perception… les composants mentaux… la conscience est-elle permanente ou temporaire ?

— Temporaire, honorable Gotama.

— Le fait qu’elle soit temporaire, est-ce un bonheur ou un malheur ?

— Un malheur, honorable Gotama.

— Et ce qui est temporaire, malheureux et sujet à changement, est-il correct de le considérer ainsi : « Ceci est à moi, je suis ceci, ceci est mon moi-autonome » ?

— Certainement pas, honorable Gotama.

— Penses-tu, Aggivessana, que celui qui est attaché à ce malheur, accroché à ce malheur, impliqué dans ce malheur et qui le contemple en pensant « ceci est à moi, je suis ceci, ceci est mon moi-autonome » puisse connaître pleinement ce malheur, par lui-même, et l’éradiquer ?

— C’est impossible, honorable Gotama, il ne peut en être ainsi.

— Imaginons, Aggivessana, qu’un homme ait besoin de la moelle d’un arbre. Il en cherche. Il part à sa recherche et entre dans la forêt avec une hache bien affûtée. Là il voit un grand bananier, bien droit, jeune, qui a poussé d’un seul jet. Il le tranche à la racine, puis il en coupe la cime. Enfin, il défait la gaine que forment les feuilles. Mais quand il la défait, il ne trouve pas de bois, encore moins de moelle(*).

Il y a de la moelle dans des arbres tels que le sureau. Mais les bananiers, qui ne sont pas des arbres, sont creux et n’ont ni bois ni aubier ni moelle.

De même, Aggivessana, quand je t’ai interrogé sur tes propos, que tu les as confirmés et maintenus, tu t’es montré creux et vain, tu as manqué ton but. Et pourtant, tu avais déclaré à la foule de Vésāli : « Je ne vois pas un seul ascète ou brahmane à la tête d’une communauté, d’un groupe ou maître d’un groupe, même s’il se croit accompli et parfait Bouddha, qui pourrait ne pas frémir, ne pas tressaillir, ne pas trembler, ne pas transpirer sous les aisselles si je m’employais à réfuter ses propos. Même un poteau, cet objet inconscient, frémirait, tressaillirait et tremblerait si j’entreprenais de le réfuter. Combien plus un être humain ! »

Mais c’est de ton front que les gouttes de sueur coulent et traversent ton vêtement jusqu’à tomber sur le sol. Alors qu’il n’y a pas de sueur sur mon corps. »

Et le Bienheureux montra à l’assemblée son corps d’une belle couleur dorée.

Alors, Saccaka resta assis, muet, abattu, épaules affaissées, tête baissée, accablé, désorienté. Voyant dans quel état se trouvaient Saccaka, Dummukha, un fils des Licchavis, dit au Bienheureux :

— Il me vient une comparaison, Maître.

— Formule-la, Dummukha, répondit le Bienheureux.

— Imaginons, Maître, qu’il y ait un crabe dans un étang de lotus non loin d’un village ou d’un hameau. Un groupe de garçons et de filles sort du village ou du hameau et s’approche de l’étang. Ils entrent dans l’eau et en sortent le crabe qu’ils posent sur le sol. Chaque fois que le crabe bouge une pince ou une patte, les garçons et les filles la brisent avec un bâton ou avec un galet, la cassent, l’écrasent. Quand il a toutes ses pinces et ses pattes brisées, cassées, écrasées, le crabe ne peut plus replonger dans l’étang de lotus comme il le faisait auparavant. De la même manière, le Bienheureux a brisé, cassé, écrasé toutes les propositions, élucubrations et tentatives de Saccaka, le fils des sans-lien. Et Saccaka ne peut plus approcher maintenant le Bienheureux avec l’intention de débattre (mais il peut encore écouter son enseignement).

Après l’intervention de Dummukha, Saccaka peut craindre que d’autres Licchavis ne le ridiculisent davantage. Il intervient à présent pour empêcher cela.

Saccaka lui dit :

— Reste à l’écart, Dummukha, reste en dehors. Ce n’est pas avec toi que nous conférons, mais avec l’honorable Gotama.

Laissons de côté mes paroles, honorable Gotama, et celles des autres ascètes et brahmanes, car ce ne sont apparemment que des bavardages oiseux. Maintenant, dans quelle mesure un disciple de l’honorable Gotama met-il en pratique son enseignement, se conforme-t-il à ses instructions, traverse-t-il le doute, cesse-t-il de se poser des questions et se comporte-t-il dans l’enseignement du maître avec assurance, sans plus dépendre d’autrui ?

— Ici, Aggivessana, mon disciple voit avec une parfaite sagacité, tel que c’est réellement, tout ce qui est physique, personnel ou extérieur, grossier ou subtil, inférieur ou supérieur, lointain ou proche : « Ceci n’est pas à moi, je ne suis pas ceci, ceci n’est pas mon moi-autonome ».

Il voit avec une parfaite sagacité, tel que c’est réellement, tout type de ressenti… toute perception… tous composants mentaux… tout état de conscience, personnel ou extérieur, grossier ou subtil, inférieur ou supérieur, lointain ou proche : « Ceci n’est pas à moi, je ne suis pas ceci, ceci n’est pas mon moi-autonome.

C’est dans cette mesure, Aggivessana, que mon disciple met en pratique mon enseignement, se conforme à mes instructions, traverse le doute, cesse de se poser des questions et se comporte dans l’enseignement du maître avec assurance, sans plus dépendre d’autrui.

— Le propos précédent se rapporte au niveau de celui qui s’exerce (sekha). Le suivant caractérise celui qui n’a plus à s’exercer (asekha).

— Et dans quelle mesure, honorable Gotama, un moine a-t-il atteint l’Accomplissement, éliminé les contaminations, franchi les étapes, fait ce qui était à faire, déposé le fardeau, atteint son but, détruit les chaînes de l’existence et obtenu la Délivrance grâce à la connaissance parfaite ?

— Ici, Aggivessana, quand le moine voit avec une parfaite sagacité, tel que c’est réellement, tout ce qui est physique, personnel ou extérieur, grossier ou subtil, inférieur ou supérieur, lointain ou proche : « Ceci n’est pas à moi, je ne suis pas ceci, ceci n’est pas mon moi-autonome », il est alors délivré sans aucun reste.

Quand il voit avec une parfaite sagacité, tel que c’est réellement, tout type de ressenti… toute perception… tous composants mentaux… tout état de conscience, personnel ou extérieur, grossier ou subtil, inférieur ou supérieur, lointain ou proche : « Ceci n’est pas à moi, je ne suis pas ceci, ceci n’est pas mon moi-autonome », il est alors délivré sans aucun reste.

C’est dans cette mesure, Aggivessana, que le moine a atteint l’Accomplissement, éliminé les contaminations, franchi les étapes, fait ce qui était à faire, déposé le fardeau, atteint son but, détruit les chaînes de l’existence et obtenu la Délivrance grâce à la connaissance parfaite.

Et un moine dont l’esprit est ainsi délivré, Aggivessana, est doué des trois insurpassables : la vision insurpassable, le chemin insurpassable et la Délivrance insurpassable(*). Quand il est ainsi délivré, ce moine ne respecte, n’estime et ne révère plus que le Tathāgata : « Le Bienheureux est Bouddha et montre la voie de la bouddhéité, le Bienheureux maîtrise et montre la voie de la maîtrise, le seigneur est apaisé et montre la voie de la paix, le Bienheureux a traversé et montre comment traverser, le Bienheureux a atteint le complet Dénouement et montre la voie du complet Dénouement ».

Ainsi parla le Bienheureux.

La vision insurpassable est la vision exacte, sammā-diṭṭhidu chemin d’accomplissement. Le chemin insurpassable regroupe les 7 autres éléments de ce chemin, la délivrance insurpassable est le Fruit correspondant (Visud XXII 30). Ou encore, les 3 insurpassables sont respectivement la vision du Dénouement, les 8 éléments du chemin d’accomplissement et le Fruit ultime.

Puis Saccaka, le fils des sans-lien, dit au Bienheureux :

— Nous avons été insolent, honorable Gotama, nous avons été effronté quand nous avons projeté d’attaquer les propos de l’honorable Gotama avec nos paroles. Car l’homme qui attaque un éléphant en rut peut en réchapper, mais il n’y a pas de salut pour celui qui t’affronte, honorable Gotama. L’homme qui attaque un incendie dévorant peut en réchapper, mais il n’y a pas de salut pour celui qui t’affronte, honorable Gotama. L’homme qui attaque un terrible serpent venimeux peut en réchapper, mais il n’y a pas de salut pour celui qui t’affronte, honorable Gotama. Nous avons été insolent, honorable Gotama, nous avons été effrontés quand nous avons imaginé d’attaquer les propos de l’honorable Gotama avec nos paroles.

Que l’honorable Gotama veuille accepter demain un repas chez moi avec la communauté des moines.

Le Bienheureux accepta par son silence. Saccaka comprit l’acceptation et dit aux Licchavis :

— Écoutez-moi, honorables Licchavis. J’ai invité l’honorable Gotama et la communauté des moines pour le repas de demain. Vous pourrez apporter ce que vous estimerez convenable.


À la fin de la nuit, les Licchavis apportèrent à Saccaka cinq centaines de plats déjà cuits comme offrande de nourriture.

Saccaka fit disposer dans son jardin ces plantureuses nourritures et boissons et fit prévenir le Bienheureux : « Il est temps, honorable Gotama, le repas est servi ».

Le Bienheureux qui s’était levé de bon matin, prit alors son bol et sa robe double et se rendit au jardin de Saccaka. Là il s’assit sur la place préparée, au milieu de la communauté des moines. Saccaka servit de sa propre main la communauté des moines qui avait le Bouddha à sa tête, il leur offrit jusqu’à satiété d’excellentes nourritures et boissons.

Puis, quand le Bienheureux eut mangé et retiré la main de son bol, Saccaka prit une place basse et s’assit convenablement. Une fois bien assis, Saccaka dit au Bienheureux :

— Que les mérites résultant de ce don ainsi que leurs conséquences fassent le bonheur des donateurs !

— Ceux qui font une offrande à quelqu’un comme toi, Aggivessana, qui n’es pas libre d’attachement, d’aversion et d’aveuglement, recueilleront le mérite correspondant. Et toi qui as fait ce don à quelqu’un comme moi qui suis libre d’attachement, d’aversion et d’aveuglement, tu recevras le mérite correspondant(*).

Le mérite dépend de la valeur du récipiendaire. Or les Licchavis ont fait leur offrande à Saccaka, mais Saccaka a fait la sienne au Bienheureux.

infos sur cette page

Origine : Enseignements et discussions entre Bouddha, ses disciples, ses antagonistes… (Nord de l’Inde actuelle)

Date : Ve siècle avant notre ère

Traducteur : Christian Maës

Mise à jour : 25 févr. 2011