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MN 75 - māgandiya sutta

Le récit de Māgandiya

Māgandiya était un renonçant vagabond, il avait renoncé à la vie de foyer et parcourait le monde. Le soutta de référence de son école préconisait l’épanouissement des facultés physiques et mentales : il fallait aiguiser les sens, expérimenter ce que l’on ne n’avait pas encore connu, développer et transcender ce que l’on connaissait. Une telle école qualifiait un ascète tel que Maître Gotama de bhūnahu, destructeur de l’épanouissement, poseur de limites, rabat-joie, car Maître Gotama recommandait le contrôle des facultés et non leur épanouissement.

Ainsi ai-je entendu.

En ce temps-là le Bienheureux (bhagavant) séjournait chez les Kourous, dans un village qui se nomme Kammāssadhamma, chez un brahmane du clan Bhāradvāja, dans la salle du feu sacré, sur une jonchée d’herbes.

Un matin le Bienheureux s’habilla de bonne heure, prit son bol et sa robe et se rendit à Kammāssadhamma pour y collecter sa nourriture. Quand il eut parcouru Kammāssadhamma en faisant sa collecte et fini son repas, en revenant de sa collecte, il se dirigea vers un bois pour y passer la journée, s’y enfonça et s’assit au pied d’un arbre pour toute la journée.

À cette époque le renonçant Māgandiya marchait beaucoup et se déplaçait constamment. Or il arriva à la salle du feu chez le brahmane du clan Bhāradvāja, il y vit la jonchée d’herbes qui y était disposée et demanda au brahmane :

— Pour qui est préparée cette litière d’herbes dans la salle du feu de l’honorable Bhāradvāja ? On dirait la couche d’un ascète.

— Il y a, honorable Māgandiya, l’ascète Gotama, fils des Sakyas, qui est sorti du clan Sakya. Une flatteuse réputation accompagne cet honorable Gotama : « Le Bienheureux est accompli, parfait Bouddha, doué de science et de bonne conduite, bien-allé, connaisseur du monde, suprême, cocher des mâles à dresser, maître des brahmā et des hommes, Bouddha et Maître suprême (formule expliquée en Visud VII 2) » et c’est pour l’honorable Gotama qu’est disposée la couche que voilà.

— Quel triste spectacle nous avons eu là, honorable Bhāradvāja, quand nous avons aperçu la couche de l’honorable Gotama, ce rabat-joie.

— Prends garde à tes paroles, Māgandiya ! Prends garde à tes paroles ! Car nombreux sont les sages de la noblesse, les sages brahmanes, les sages chefs de foyer, les sages ascètes qui ont pleine confiance en l’honorable Gotama et qui s’exercent en suivant son système sans défaut, cet enseignement habile.

— Honorable Bhāradvāja, si nous voyions face à face l’honorable Gotama, nous lui dirions face à face : « L’ascète Gotama est un rabat-joie ». Pourquoi le dirions-nous ? Parce que cela est écrit dans notre soutra.

— Je rapporterai cette conversation à l’ascète Gotama si cela ne gêne pas l’honorable Māgandiya.

— Cela n’a pas d’importance, que l’honorable Bhāradvāja répète ce qui a été dit.

Mais avec son oreille divine bien épurée et plus qu’humaine, le Bienheureux entendit les propos échangés entre le brahmane Bhāradvāja et le renonçant Māgandiya.


Vers le soir, le Bienheureux sortit de la solitude, il se rendit à la salle du feu et s’assit sur la couche d’herbes. Le brahmane vint trouver le Bienheureux. En arrivant, il échangea des paroles courtoises avec le Bienheureux puis conclut leurs salutations aimables et mémorables en s’asseyant convenablement. Quand Bhāradvāja fut bien assis, le Bienheureux déclara :

— Tu as eu, Bhāradvāja, une conversation avec le renonçant Māgandiya à propos de cette litière d’herbes.

À ces paroles, le brahmane fut ému (de la capacité supranormale manifestée par Gotama) au point que ses poils se hérissèrent, et il répondit au Bienheureux :

— Voilà justement ce que je voulais raconter à l’honorable Gotama, mais l’honorable Gotama m’a devancé.

Cet échange entre le Bienheureux et le brahmane fut interrompu car le renonçant Māgandiya, qui ne pouvait plus rester en place, qui marchait constamment, se rendit à la salle du feu où était le Bienheureux. En arrivant il échangea des paroles courtoises avec le Bienheureux puis conclut leurs salutations aimables et mémorables en s’asseyant convenablement. Quand Māgandiya fut bien assis, le Bienheureux lui demanda :

— L’œil, Māgandiya, se complaît dans les apparences visibles, il s’en délecte, il en jouit, et le Tathāgata le dresse, le surveille, le préserve, le contrôle et montre l’Enseignement pour le contrôler. N’est-ce pas à ce propos que tu as dit : « L’ascète Gotama est un rabat-joie » ?

— C’est bien à ce propos, honorable Gotama, que j’ai dit : « L’ascète Gotama est un rabat-joie ». Pourquoi l’ai-je dit ? Parce que cela est écrit dans notre soutra.

— L’oreille, Māgandiya, se complaît dans les sons…

— Le nez, Māgandiya, se complaît dans les odeurs…

— La langue, Māgandiya, se complaît dans les saveurs…

— Le corps, Māgandiya, se complaît dans les touchers…

— L’esprit(*), Māgandiya, se complaît dans les choses connaissables, il s’en délecte, il en jouit, et le Tathāgata le dresse, le surveille, le préserve, le contrôle et montre l’Enseignement pour le contrôler. N’est-ce pas à ce propos que tu as dit : « L’ascète Gotama est un rabat-joie » ?

— C’est bien à ce propos, honorable Gotama, que j’ai dit : « L’ascète Gotama est un rabat-joie ». Pourquoi l’ai-je dit ? Parce que cela est écrit dans notre soutra.

L’esprit, est ici la faculté de connaître les choses qui sont directement connaissables par l’esprit sans passer par l’un des sens physiques, on appelle chacune de ces choses dhamma.

— Que penses-tu de ceci, Māgandiya ? Imagine que quelqu’un ait d’abord joui des apparences perceptibles par l’œil… des sons perceptibles par l’oreille… des odeurs perceptibles par le nez… des saveurs perceptibles par la langue… et des touchers perceptibles par le corps, attirants, désirables, plaisants, attachants, sensuels, excitants. Mais par la suite il connaît, dans leur vérité, l’origine et la fin des apparences… des sons… des odeurs… des saveurs… et des touchers, leurs avantages, leurs inconvénients et comment leur échapper, il abandonne tout désir pour ces objets des sens, il fait tomber la fièvre, il chasse cette soif et garde sa paix intérieure. Que pourrais-tu lui reprocher, Māgandiya ?

— Rien du tout, honorable Gotama.

— J’ai d’abord vécu à mon foyer, Māgandiya. J’y ai bénéficié des cinq plaisirs sensoriels, les apparences perceptibles par l’œil, les sons perceptibles par l’oreille, les odeurs perceptibles par le nez, les saveurs perceptibles par la langue et les touchers perceptibles par le corps, attirants, désirables, plaisants, attachants, sensuels, excitants. J’en ai profité et joui.

Et j’avais trois palais, un pour la mousson, un pour la saison froide et un pour la saison chaude. Pendant les quatre mois de la mousson, Māgandiya, je jouissais de musiques qui n’étaient jouées que par des femmes et je ne sortais pas du palais de la mousson.

Mais par la suite j’ai connu dans leur vérité l’origine et la fin des plaisirs sensoriels, leurs avantages, leurs inconvénients et comment leur échapper. J’ai abandonné tout désir pour les plaisirs sensoriels, j’ai fait tomber la fièvre, chassé cette soif et gardé ma paix intérieure.

Je vois d’autres êtres qui ne sont pas détachés des plaisirs sensoriels, mais dévorés d’avidité sensorielle, brûlant de fièvre sensorielle, s’adonnant aux plaisirs sensoriels. Je ne les envie pas et je ne me réjouis pas comme eux. Pourquoi ? Parce que, Māgandiya, je bénéficie de ce plaisir extrasensoriel, étranger aux akusala, de ce bonheur divin qui persiste après une intense concentration (samādhi), et je n’envie pas un plaisir inférieur, je ne m’en réjouis pas.

Prenons, Māgandiya, l’exemple d’un maître de maison ou d’un fils de maison, riche de beaucoup d’argent et de grands biens, qui bénéficie, profite et jouit des cinq plaisirs sensoriels, les apparences perceptibles par l’œil, les sons perceptibles par l’oreille, les odeurs perceptibles par le nez, les saveurs perceptibles par la langue et les touchers perceptibles par le corps, attirants, désirables, plaisants, attachants, sensuels, excitants.

S’il a une bonne conduite physique, une bonne conduite verbale et une bonne conduite mentale, il peut renaître dans une bonne destinée, un monde céleste, en compagnie des deva Trente-Trois. Là, dans le Parc de la Béatitude, il est entouré de l’assemblée des nymphes célestes et bénéficie, profite et jouit des cinq plaisirs des sens divins.

Il se peut qu’il voie alors un chef de maison ou un fils de maison qui bénéficie, profite, jouit des cinq plaisirs des sens humains. Qu’en penses-tu, Māgandiya ? Ce fils de deva dans le Parc de la Béatitude, entouré de l’assemblée des nymphes célestes, bénéficiant, profitant et jouissant des cinq plaisirs des sens divins, envie-t-il le chef de maison ou le fils de maison ? Désire-t-il retourner vers les plaisirs sensoriels humains ?

— Certainement pas, honorable Gotama. Pourquoi ? Parce que les plaisirs divins sont supérieurs aux plaisirs humains et bien plus merveilleux.

— De même, Māgandiya, j’ai d’abord vécu à mon foyer… Mais ensuite j’ai connu dans leur vérité l’origine et la fin des plaisirs sensoriels, leurs avantages, leurs inconvénients et comment leur échapper. J’ai abandonné tout désir pour les plaisirs sensoriels, j’ai fait tomber la fièvre, chassé cette soif et gardé ma paix intérieure. Je vois d’autres êtres qui ne sont pas détachés des plaisirs sensoriels, mais dévorés d’avidité sensorielle, brûlant de fièvre sensorielle, s’adonnant aux plaisirs sensoriels. Je ne les envie pas et je ne me réjouis pas comme eux.

Prenons maintenant l’exemple, Māgandiya, d’un lépreux aux membres endommagés, au corps putride dévoré par la vermine. Il gratte ses blessures avec ses ongles et cautérise ses plaies sur des charbons ardents.

Mais ses amis, relations, connaissances ou parents lui trouvent un chirurgien, ce chirurgien lui prescrit un traitement, et ce traitement le guérit de la lèpre. Il recouvre la santé, le bien-être, l’autonomie, l’indépendance et peut aller où il veut.

Il se peut qu’il voie alors un autre lépreux aux membres endommagés, au corps putride dévoré par la vermine, qui gratte ses blessures avec ses ongles et cautérise ses plaies sur des charbons ardents. Qu’en penses-tu, Māgandiya ? Cet homme envierait-il le lépreux ? Se soignerait-il encore avec les charbons ardents ?

— Non, honorable Gotama. Pour quelle raison ? Parce qu’on doit se soigner quand on est malade, mais plus quand on est guéri.

— De même, Māgandiya, j’ai d’abord vécu à mon foyer… Mais ensuite j’ai connu dans leur vérité l’origine et la fin des plaisirs sensoriels, leurs avantages, leurs inconvénients et comment leur échapper. J’ai abandonné tout désir pour les plaisirs sensoriels, j’ai fait tomber la fièvre, chassé cette soif et gardé ma paix intérieure. Je vois d’autres êtres qui ne sont pas détachés des plaisirs sensoriels, mais dévorés d’avidité sensorielle, brûlants de fièvre sensorielle, s’adonnant aux plaisirs sensoriels. Je ne les envie pas et je ne me réjouis pas comme eux.

Prenons encore l’exemple, Māgandiya, du lépreux aux membres endommagés, au corps putride dévoré par la vermine. Il gratte ses blessures avec ses ongles et cautérise ses plaies sur des charbons ardents. Mais ses amis, relations, connaissances ou parents lui trouvent un chirurgien, ce chirurgien lui applique un traitement et ce traitement le guérit de la lèpre. Il recouvre la santé, le bien-être, l’autonomie, l’indépendance et peut aller où il veut.

Si deux hommes robustes le saisissent alors par les épaules et le traînent vers des charbons ardents, qu’en penses-tu, Māgandiya ? Cet homme ne va-t-il pas se débattre ?

— Certes si, honorable Gotama. Pourquoi ? Parce que le contact du feu est douloureux, cuisant et brûlant.

— Qu’en penses-tu, Māgandiya ? Est-ce seulement maintenant que le contact du feu est douloureux, cuisant et brûlant ? Ou l’était-il aussi auparavant (quand il servait à cautériser les plaies) ?

— Auparavant aussi, honorable Gotama, le contact du feu était douloureux, cuisant et brûlant. Mais ce lépreux avait alors des facultés sensorielles affaiblies et il percevait à tort comme agréable le contact très douloureux de ce feu.

— De même, Māgandiya, les plaisirs sensoriels étaient dans le passé douloureux, cuisants et brûlants. Ils seront encore dans le futur douloureux, cuisants et brûlants. Et maintenant aussi ils sont douloureux, cuisants et brûlants. Mais les êtres qui ne sont pas détachés des plaisirs sensoriels, mais au contraire dévorés d’avidité sensorielle et brûlants de fièvre sensorielle ont une faculté affaiblie(*), et ils perçoivent à tort comme agréables ces plaisirs sensoriels qui sont en réalité désagréables (dukkha).

Il s’agit de la sagacité (pañña). Quand elle est trop faible, elle ne permet pas de voir les plaisirs sensoriels tels qu’ils sont.

Prenons toujours, Māgandiya, l’exemple du lépreux aux membres endommagés, au corps putride dévoré par la vermine, qui gratte ses blessures avec ses ongles et cautérise ses plaies sur des charbons ardents. Plus ce lépreux se brûle sur les charbons ardents, plus ses blessures deviennent ignobles, nauséabondes et putrides. Et il ne trouve un peu d’agrément dans les charbons, quelque satisfaction, que parce que ses blessures le démangent terriblement.

Il en va de même, Māgandiya, pour les êtres qui ne sont pas détachés des plaisirs sensoriels, mais au contraire dévorés d’avidité sensorielle et brûlants de fièvre sensorielle. Plus ces êtres s’adonnent aux plaisirs sensoriels, plus leur avidité sensorielle augmente et plus ils brûlent de fièvre sensorielle. Et ils ne trouvent un peu d’agrément, quelque satisfaction, que dans les cinq plaisirs sensoriels.

Que penses-tu de ceci, Māgandiya ? As-tu jamais vu, ou entendu dire, qu’un roi ou qu’un grand ministre royal qui bénéficie, profite et jouit des cinq plaisirs sensoriels sans avoir abandonné l’avidité sensorielle ni chassé la fièvre sensorielle, ait pu, peut ou pourra chasser le désir et garder la paix intérieure ?

— Certes non, honorable Gotama.

— Bien, Māgandiya. Moi non plus je n’ai jamais vu, ni entendu dire, qu’un roi ou qu’un grand ministre royal qui bénéficie, profite et jouit des cinq plaisirs sensoriels sans avoir abandonné l’avidité sensorielle ni chassé la fièvre sensorielle, ait été, soit ou ne sera sans plus aucun désir et l’esprit intimement apaisé.

En revanche, Māgandiya, les ascètes et les brahmanes qui ont réussi, réussissent ou réussiront à chasser la soif et à garder la paix intérieure, ont tous connu dans leur vérité l’origine et la fin des plaisirs sensoriels, leurs avantages, leurs inconvénients et comment leur échapper, ils ont tous abandonné l’avidité sensorielle, chassé la fièvre sensorielle, et ainsi ils ont pu, peuvent ou pourront chasser le désir et garder la paix intérieure. »

Et à ce moment le Bienheureux proclama :

Le Bien-être est le suprême acquis, le Dénouement le bonheur suprême,

et seul l’octuple chemin mène à la Paix, à l’Immortalité.

Ainsi parla-t-il, et Māgandiya s’exclama :

— C’est merveilleux, honorable Gotama ! c’est extraordinaire, honorable Gotama, comme ceci fut bien dit par l’honorable Gotama : « le bien-être est le suprême acquis, le dénouement le bonheur suprême(*) ». J’ai entendu dire, honorable Gotama, que les maîtres des maîtres des renonçants d’antan disaient aussi « le bien-être est le suprême acquis, le dénouement le bonheur suprême ». Et l’honorable Gotama en est d’accord.

— Mais dans cette maxime énoncée par les maîtres des maîtres des renonçants d’antan, qu’est-ce que le bien-être ? Qu’est le dénouement ?

Alors, Māgandiya se frotta les membres avec les mains :

— Ceci, honorable Gotama, est le bien-être, ceci est le dénouement, car je suis à présent en bonne santé, à l’aise, sans aucune maladie.

Magandiya oublie la moitié de la citation. De plus il ne comprend pas que les acquis tels que la richesse, la célébrité et la bonne santé ne sont pas « suprêmes ». Et il ne voit pas de quel dénouement, (nibbāna) il s’agit. Ce mot pouvait en effet s’interpréter de plusieurs façons.

— Prenons, Māgandiya, l’exemple d’un aveugle de naissance qui ne voit pas le noir, le blanc ni le jaune, le rouge ni le cramoisi, l’uni ni le bariolé, qui ne voit pas les étoiles, la lune ni le soleil. Il entend dire par quelqu’un qui a des yeux « il est bon d’avoir un vêtement blanc, bien coupé, immaculé, propre », et il se met en quête d’un vêtement blanc. Mais un autre homme le dupe avec un manteau écru, taché et noirci : « Hé, brave homme, voilà pour toi un vêtement blanc, bien coupé, immaculé, propre ». L’aveugle prend ce vêtement, le met et l’exhibe avec joie en disant : « il est bon d’avoir un vêtement blanc, bien coupé, immaculé, propre ».

Qu’en penses-tu, Māgandiya ? Est-ce parce qu’il sait, est-ce parce qu’il voit, que cet aveugle prend le manteau écru, taché et noirci, qu’il le met et l’exhibe avec joie en disant « il est bon d’avoir un vêtement blanc, bien coupé, immaculé, propre » ? Ou est-ce parce qu’il fait confiance à celui qui a des yeux ?

— Non, honorable Gotama, ce n’est pas parce qu’il sait, parce qu’il voit, que cet aveugle agit ainsi, mais parce qu’il fait confiance à celui qui a des yeux.

— De même, Māgandiya, les renonçants des autres écoles ne savent pas, ils n’ont pas l’œil. Et sans connaître le Bien-être, sans voir le Dénouement, ils disent :

« Le bien-être est le suprême acquis, et le dénouement le bonheur suprême ».

« Mais les Accomplis d’antan pleinement réalisés disaient, eux :

« Le Bien-être est le suprême acquis, le Dénouement le bonheur suprême,

et seul l’octuple chemin mène à la Paix, à l’Immortalité ».

Ce quatrain a pris peu à peu un sens terre-à-terre. En effet, Māgandiya, le corps est comparable à une maladie, un abcès, une épine, une infortune, un mal. Or de ce corps tu as dit « ceci est le bien-être, ceci est le dénouement », car tu n’as pas l’œil pur qui te permettrait de connaître le Bien-être et de voir le Dénouement.

— J’ai maintenant confiance en l’honorable Gotama : l’honorable Gotama est capable de m’indiquer l’Enseignement qui me permettra de connaître le Bien-être et de voir le Dénouement.

— Reprenons, Māgandiya, l’exemple de l’aveugle de naissance qui ne voit pas le noir, le blanc ni le jaune, le rouge ni le cramoisi, l’uni ni le bariolé, qui ne voit pas les étoiles, la lune ni le soleil. Ses amis, relations, connaissance ou parents lui trouvent un chirurgien, ce chirurgien lui prescrit un traitement, mais ce traitement ne lui rend pas la vue, ne régénère pas ses yeux. Qu’en penses-tu, Māgandiya ? Ne va-t-il pas en résulter fatigue et ennuis pour le chirurgien ?

— Certes si, honorable Gotama.

— De même, Māgandiya, si je t’indiquais l’Enseignement ainsi – « ceci est le Bien-être, cela le Dénouement (nibbāna) » –, tu ne pourrais pas connaître le Bien-être ni voir le Dénouement, et il en résulterait pour moi fatigue et ennuis.

— J’ai confiance en l’honorable Gotama : l’honorable Gotama est capable de m’indiquer l’Enseignement qui me permettra de connaître le Bien-être et de voir le Dénouement.

— Prenons toujours, Māgandiya, l’exemple de l’aveugle de naissance qui ne voit pas le noir, le blanc ni le jaune, le rouge ni le cramoisi, l’uni ni le bariolé, qui ne voit pas les étoiles, la lune ni le soleil. Il entend dire par quelqu’un qui a des yeux « il est bon d’avoir un vêtement blanc, bien coupé, immaculé, propre », et il se met en quête d’un vêtement blanc. Mais un autre homme le dupe avec un manteau écru, taché et noirci : « Hé, brave homme, voilà pour toi un vêtement blanc, bien coupé, immaculé, propre ». L’aveugle prend ce vêtement, le met et l’exhibe. Alors, ses amis, relations, connaissances ou parents lui trouvent un chirurgien, ce chirurgien lui prescrit un traitement, émétique, purgatif, collyre, onguent, traitement nasal. Et ce traitement lui rend la vue et régénère ses yeux(*). Le recouvrement de la vue élimine le désir-attachement pour le manteau écru, taché et sali, et fait apparaître le trompeur comme un ennemi nuisible. L’ex-aveugle pourrait même lui retirer la vie en pensant que pendant longtemps il l’a trompé, abusé, berné avec ce manteau écru, taché et sali, en disant : « Hé, brave homme, voilà pour toi un vêtement blanc, bien coupé, immaculé, propre ».

Dans le premier exemple de l’aveugle de naissance, la maladie est incurable. Quoi que fasse le chirurgien, elle ne peut guérir. Dans le deuxième cas, en revanche, la maladie est curable et le traitement réussit.

De même, Māgandiya, si je t’indique l’Enseignement ainsi « ceci est le Bien-être, cela le Dénouement », tu pourras connaître le Bien-être et voir le Dénouement. Et l’acquisition de l’œil de la sagacité éliminera le désir-attachement pour les cinq ensembles saisis (voir Visud XIV 214). Tu pourras penser : « Pendant longtemps j’ai été trompé, berné, abusé par cet état d’esprit, car en m’attachant à l’apparence physique j’étais attaché, en m’attachant au type de ressenti j’étais attaché, en m’attachant à la perception j’étais attaché, en m’attachant aux composants mentaux j’étais attaché, en m’attachant à l’état de conscience j’étais attaché. À cause de l’attachement, l’existence. À cause de l’existence, la naissance. À cause de la naissance, le vieillissement et la mort, le chagrin, les lamentations, la douleur, l’insatisfaction et le désespoir (voir Visud XVII 2). Telle est l’origine de toute cette masse de malheur. »

— J’ai maintenant confiance en l’honorable Gotama : l’honorable Gotama est capable de m’indiquer l’Enseignement de telle façon que je ne sois plus aveugle lorsque je me lèverai de cette place.

— Alors, Māgandiya, il te faut t’associer aux Grands Hommes. Si tu t’associes aux Grands Hommes, tu entendras le vrai Dhamma. Si tu entends le vrai Dhamma, tu suivras la voie conforme au Dhamma. Et si tu suis la voie conforme au Dhamma, tu connaîtras par toi-même, tu verras par toi-même : « Voici les maladies, les abcès, les épines. Ici les maladies, les abcès, les épines sont détruits sans reste. Par la cessation de l’attachement, la cessation de l’existence. Par la cessation de l’existence, la cessation de la naissance. Par la cessation de la naissance, la cessation du vieillissement et de la mort, du chagrin, des lamentations, de la douleur, de l’insatisfaction et du désespoir. Ainsi est détruite toute cette masse de malheur ».

Ainsi parla-t-il, et Māgandiya dit au Bienheureux :

— C’est merveilleux, honorable Gotama ! C’est merveilleux, honorable Gotama ! C’est comme si on redressait ce qui était tordu, on révélait ce qui était caché, on montrait le chemin à l’égaré, on apportait une lampe dans les ténèbres pour que ceux qui ont des yeux voient. Ainsi l’honorable Gotama a-t-il montré la voie de différentes manières.

Je cherche refuge auprès de l’honorable Gotama, du Dhamma et du Sangha. Puissè-je être admis en présence du Bienheureux, puissè-je être ordonné.

— Celui qui vient d’une autre école, Māgandiya, qui demande à être admis dans ce Dhamma-vinaya et à recevoir l’ordination, doit faire quatre mois de probation. Au bout de ces quatre mois, s’ils en décident ainsi, les moines le font entrer et l’ordonnent moine. Et là aussi les différences entre les individus me sont connues.

— Si ceux qui viennent d’une autre école, Maître, qui demandent à être admis dans ce Dhamma-vinaya et à recevoir l’ordination, doivent faire quatre mois de probation, et si au bout des quatre mois les moines, s’ils en décident ainsi, les font entrer et les ordonnent moines, je ferai, moi, quatre ans. Si au bout des quatre ans les moines en décident ainsi, ils me feront entrer et m’ordonneront moine.


Le renonçant Māgandiya reçut l’admission en présence du Bienheureux, il reçut l’ordination.


Fraîchement ordonné, le Vénérable Māgandiya resta solitaire, retiré, vigilant, énergique et résolu. Il ne lui fallut pas longtemps pour voir de ses propres yeux, par connaissance directe, dans la réalité présente, cet Aboutissement insurpassable de la vie sainte pour lequel les fils de bonne famille passent à juste titre du foyer au sans-foyer, il y accéda, il y demeura. Il reconnut « détruite est la naissance, achevée la vie sainte, fait ce qui était à faire et rien de plus ici-bas ». Le Vénérable Māgandiya devint l’un des Accomplis (arahant).

infos sur cette page

Origine : Enseignements et discussions entre Bouddha, ses disciples, ses antagonistes… (Nord de l’Inde actuelle)

Date : Ve siècle avant notre ère

Traducteur : Christian Maës

Mise à jour : 25 févr. 2011