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MN 85 - bodhirājakumāra sutta

Le récit du prince Bodhi

Ainsi ai-je entendu.

En ce temps-là le Bienheureux séjournait chez les Bhaggas, près de Sumsumāragira, dans le Parc aux Daims du bois Bhésakalā.

À cette époque le palais du Lotus Rouge, récemment construit pour le prince Bodhi, n’avait pas encore été habité, ni par un ascète, ni par un brahmane, ni par quelque être humain que ce soit.

Le prince Bodhi s’adressa au jeune Sañjikāputta :

— Va trouver le Bienheureux, bon Sañjikāputta. Quand tu le verras, salue de la tête en mon nom les pieds du Bienheureux et demande-lui s’il n’est pas malade ni indisposé, s’il se sent alerte, vigoureux et en bonne santé. Puis ajoute : « Que le Bienheureux veuille bien prendre le repas de demain chez le prince Bodhi avec la communauté des moines ».

— Bien, votre honneur, répondit le jeune Sañjikāputta, et il se rendit auprès du Bienheureux.


Il salua le Bienheureux en arrivant et conclut leur dialogue aimable et mémorable en s’asseyant convenablement. Une fois bien assis, le jeune Sañjikāputta dit au Bienheureux :

— Le prince Bodhi salue de la tête les pieds de l’honorable Gotama, il s’enquiert s’il n’est pas malade ni indisposé, s’il se sent alerte, vigoureux et en bonne santé. Il dit aussi : « Que le Bienheureux veuille bien prendre le repas de demain chez le prince Bodhi avec la communauté des moines ».

Le Bienheureux accepta en gardant le silence. Le jeune Sañjikāputta comprit l’acceptation, se leva de sa place et retourna auprès du prince Bodhi auquel il raconta en détail toute sa démarche.


À la fin de la nuit, le prince Bodhi fit préparer dans sa résidence de plantureuses nourritures et boissons et il fit tapisser de belles étoffes le sol du palais du Lotus Rouge jusqu’à l’escalier de l’ouest. Puis il s’adressa au jeune Sañjikāputta :

— Va trouver le Bienheureux, bon Sañjikāputta. Quand tu le verras, annonce-lui que c’est l’heure : « Il est temps, Maître, le repas est prêt ».

— Bien, votre honneur, répondit le jeune Sañjikāputta, et il se rendit auprès du Bienheureux pour lui annoncer que c’était l’heure.


Alors le Bienheureux qui s’était habillé de bon matin, prit son bol et sa robe double et se dirigea vers la résidence du prince Bodhi. À ce moment le prince attendait le Bienheureux au portail extérieur. Il vit approcher le Bienheureux et s’avança pour l’accueillir, le salua et, le faisant passer devant lui, il l’accompagna au palais du Lotus Rouge. Mais au pied de l’escalier de l’ouest, le Bienheureux s’arrêta.

Le prince Bodhi lui dit une première fois : « Que le Bienheureux marche sur les étoffes, que le Bien-allé marche sur les étoffes afin que cela me vaille bonheur et bienfaits pour longtemps ». Mais le Bienheureux garda le silence(*).

Le prince n’avait pas de fils et désirait en obtenir un. Il avait entendu dire que si l’on honore un Bouddha, on obtient tout ce qu’on désire. Il avait fait étendre des étoffes blanches en émettant le vœu : « Que le Bienheureux marche sur les étoffes si je dois avoir un fils ; qu’il n’y marche pas dans le cas contraire ». Or le Bienheureux vit que le prince ne pourrait pas en avoir.

Le prince répéta la même chose une deuxième fois, mais le Bienheureux resta encore silencieux.

À la troisième fois, le Bienheureux regarda le Vénérable Ānanda. Celui-ci dit au prince Bodhi :

— Que l’on replie les étoffes, prince. Le Bienheureux ne marchera pas dessus. Le Tathāgata regarde avec sollicitude la foule qui le suit(*).

Les moines n’avaient pas le droit de marcher ainsi sur des étoffes (Vin II 129).

Le prince Bodhi fit replier les étoffes puis il montra les places (d’assise) à l’étage supérieur du palais. Alors, le Bienheureux entra dans le palais et s’assit sur la place indiquée, et la communauté des moines avec lui.

Le prince servit de sa propre main la communauté des moines avec le Bouddha à sa tête, il leur offrit jusqu’à satiété d’excellentes nourritures et boissons.


Puis, quand le Bienheureux eut fini de manger et retiré sa main du bol, le prince Bodhi prit une place basse et s’assit convenablement. Une fois bien assis, il dit au Bienheureux :

— Je pense, Maître, que ce n’est pas par le bonheur que l’on doit accéder au bonheur, mais à travers la souffrance(*).

— Moi aussi, prince, avant ma pleine réalisation, alors que je n’étais pas encore pleinement réalisé, mais seulement bodhisatta, j’ai pensé que ce n’était pas par le bonheur que l’on pouvait accéder au bonheur, mais à travers la souffrance.

Le prince est déçu parce que le Bienheureux n’a pas marché sur les étoffes, il n’aura pas le fils qu’il souhaitait. Il envisage maintenant de se faire ascète.

Autrefois, prince, quand j’étais jeune, j’avais les cheveux d’un noir de jais, l’éclat de la jeunesse, j’étais dans mon premier âge(*). Contre la volonté de ma mère et de mon père qui pleuraient et se lamentaient, je me fis couper les cheveux et la barbe, je revêtis les robes safran et je quittai mon foyer pour l’errance.

La tradition divisait la vie en trois âges.

Dans cette situation, je cherchais ce qui pouvait être bénéfique, j’étais en quête du merveilleux chemin vers la paix ultime.


Je rencontrai Āḷāra Kālāma et lui dis :

— Je désire, ami Kālāma, mener la vie sainte selon ce Dhamma-vinaya.

Ainsi dis-je, prince, et Āḷāra Kālāma me répondit :

— Que le vénérable reste ici ! Mon enseignement est tel qu’il ne faut pas longtemps à un homme sage pour voir de ses propres yeux, par connaissance directe, ce qu’a réalisé son propre maître, pour y accéder et y demeurer.

En effet, prince, il ne me fallut pas longtemps – ce fut rapide – pour apprendre entièrement cet enseignement. Dans la mesure où il suffisait d’agiter les lèvres et de répéter des formules, j’affirmais que je savais, que j’étais confirmé, et je prétendais « je sais, je vois », et les autres avec moi. Mais je pensai alors : « Ce n’est pas seulement par conviction qu’Āḷāra Kālāma affirme voir cette réalité de ses propres yeux, par connaissance directe, et qu’il affirme y accéder et y demeurer, mais c’est parce qu’il la connaît et la voit vraiment ». Alors, j’allai trouver Āḷāra Kālāma et je lui demandai :

— À quel niveau, ami Kālāma, se situe cette réalité que tu vois de tes propres yeux, par connaissance directe, que tu atteins, que tu proclames ?

Ainsi parlai-je, prince, et Āḷāra Kālāma me révéla le domaine du néant(*). Je pensai ensuite : « Il n’y a pas qu’Āḷāra Kālāma qui ait de la conviction, moi aussi j’ai de la conviction. Il n’y a pas qu’Āḷāra Kālāma qui soit énergique, moi aussi je suis énergique. Il n’y a pas qu’Āḷāra Kālāma qui soit capable de vigilance, moi aussi j’ai une vigilance stable. Il n’y a pas qu’Āḷāra Kālāma qui ait une concentration intense, moi aussi j’ai une concentration intense. Il n’y a pas qu’Āḷāra Kālāma qui soit sagace, moi aussi je suis sagace. Je pourrais faire des efforts pour voir de mes propres yeux cette réalité dont Āḷāra Kālāma proclame qu’il la voit de ses propres yeux, par connaissance directe, qu’il y accède, qu’il y demeure ».

Et il ne fallut pas longtemps, prince, – ce fut rapide – pour que je voie de mes propres yeux, par connaissance directe cette réalité, pour y accéder, pour y demeurer.

Il révéla les 4 jhāna, le domaine de l’espace infini, le domaine de la conscience infinie et le domaine du néant.


Je retournai voir Āḷāra Kālāma et lui demandai :

— N’est-ce pas ce niveau de réalité, ami Kālāma, que tu vois de tes propres yeux, par connaissance directe, auquel tu accèdes, où tu demeures et que tu proclames ?

— C’est bien ce niveau de réalité, mon ami, que je vois de mes propres yeux, par connaissance directe, auquel j’accède et où je demeure.

— Moi aussi, mon ami, je vois de mes propres yeux, par connaissance directe, ce niveau de réalité, j’y accède, j’y demeure.

— C’est une chance pour nous, mon ami, c’est une bonne fortune pour nous de voir un vénérable compagnon dans la vie sainte semblable à nous. Cette réalité que je vois de mes propres yeux, par connaissance directe, à laquelle j’accède et que je proclame, toi aussi tu la vois de tes propres yeux, par connaissance directe, toi aussi tu y accèdes et y demeures. Cette réalité que tu vois de tes propres yeux, par connaissance directe, à laquelle tu accèdes et où tu demeures, moi aussi je la vois de mes propres yeux, par connaissance directe, j’y accède, je la proclame. Cette réalité que je connais, toi aussi tu la connais. Cette réalité que tu connais, moi aussi je la connais. Tu es comme moi. Je suis comme toi. Maintenant, viens, mon ami, prenons soin tous les deux de ce grand groupe de disciples.

Ainsi, prince, Āḷāra Kālāma qui était mon maître me proclama son égal, moi son disciple, il me fit ce grand honneur. J’ai alors pensé : « Cette réalité ne mène pas au désenchantement, au détachement, à la cessation, au total apaisement, à la connaissance directe, à la pleine réalisation ni au dénouement, mais seulement au domaine du néant ». Ainsi, prince, cette réalité ne me suffisait pas, je m’en détournai.


Je cherchais de nouveau, prince, ce qui pouvait être bénéfique, j’étais en quête du merveilleux chemin vers la paix ultime. Je rencontrai Uddaka Rāmaputta et lui dis :

— Je désire, ami Rāmaputta, mener la vie sainte selon ce Dhamma-vinaya.

Uddaka Rāmaputta me répondit :

— Que le vénérable reste ici. Mon enseignement est tel qu’il ne faut pas longtemps à un homme sage pour voir de ses propres yeux, par connaissance directe, ce qu’a réalisé son propre maître, pour y accéder et y demeurer… (le récit reprend mot pour mot l’épisode avec Āḷāra kālāma, la seule différence étant que la réalité atteinte est cette fois-ci le domaine sans perception ni absence de perception, soit un degré plus haut que le domaine du néant)…

… Ainsi prince, cette réalité ne me suffisait pas, je m’en détournai.


Je cherchais de nouveau, prince, ce qui pouvait être bénéfique et j’étais en quête du merveilleux chemin vers la paix ultime. Je progressais par étapes chez les Magadhesis et j’arrivai près d’Uruvelā, une ville de garnison. Je vis là une étendue de terre agréable, un charmant bosquet d’arbres, une eau courante (la rivière Nerañjarā), limpide, ravissante, facile d’accès, et un village proche où aller collecter ma nourriture. Je pensai : « Comme est agréable cette étendue de terre, et charmant ce bosquet d’arbres ! L’eau coule limpide et ravissante, elle est facile d’accès et le village où collecter ma nourriture est proche. Ceci convient à la pratique d’un fils de bonne famille qui veut s’exercer avec vigueur ».

Et c’est là que je m’assis en pensant que ce lieu convenait à une bonne pratique.


Trois comparaisons merveilleuses et originales, prince, me vinrent spontanément.

Imaginons qu’il y ait un morceau de bois vert, séveux et plongé dans l’eau. Un homme vient avec un bâton à feu(*) pour faire du feu et produire de la chaleur. Penses-tu, prince, qu’il puisse faire du feu et produire de la chaleur en frottant avec le bâton à feu le morceau vert et séveux qui a séjourné dans l’eau ?

— Certainement pas, honorable Gotama. Pourquoi donc ? Parce que ce morceau de bois est vert, séveux, et qu’il a séjourné dans l’eau. Cet homme ne peut récolter que fatigue et contrariétés.

Le bâton en bois dur que l’on frotte sur un morceau de bois tendre posé sur le sol, ce qui permet d’allumer du feu.

— De même, prince, il y a des ascètes et des brahmanes qui ne tiennent pas leur corps à l’écart des objets des sens et qui n’ont pas éliminé ni apaisé en eux l’élan sensoriel, l’attachement sensoriel, l’hébétement sensoriel, la soif sensorielle ni la fièvre sensorielle. Quand ces honorables ascètes et brahmanes ressentent des douleurs agressives, intenses et accrues, ils sont incapables d’arriver à la connaissance, à la vision et à l’ultime réalisation. Et même quand ils ne ressentent pas de telles douleurs, ils ne sont pas capables d’accéder à la connaissance, à la vision et à l’ultime réalisation.

Telle fut la première comparaison merveilleuse et originale qui vint m’éclairer.

Puis une deuxième comparaison merveilleuse et originale me vint spontanément.

Supposons, prince, qu’il y ait un morceau de bois vert et séveux, posé sur le sol loin de l’eau. Un homme vient avec un bâton à feu pour faire du feu et produire de la chaleur. Penses-tu, prince, qu’il peut faire du feu et produire de la chaleur en frottant avec le bâton à feu le morceau de bois vert et séveux, même s’il est posé sur le sol loin de l’eau ?

— Certainement pas, honorable Gotama. Pourquoi donc ? Parce que ce bois est vert, séveux, même s’il est posé sur le sol loin de l’eau. Cet homme ne peut récolter que fatigue et contrariétés.

— De même, prince, il y a des ascètes et des brahmanes qui ne tiennent pas leur corps à l’écart des objets des sens et qui n’ont pas éliminé ni apaisé en eux l’élan sensoriel… Ils sont incapables d’accéder à la connaissance, à la vision et à l’ultime réalisation.

Telle fut la deuxième comparaison merveilleuse et originale qui vint m’éclairer.

La première comparaison visait les errants qui n’ont pas renoncé à avoir une femme et des enfants, la deuxième se rapportait à ceux qui sont chastes. La troisième vaudra pour maître Gotama lui-même.

Puis une troisième comparaison merveilleuse et originale me vint spontanément.

Imaginons, prince, qu’il y ait un morceau de bois sec, sans sève et posé sur le sol loin de l’eau. Un homme vient avec un bâton à feu pour faire du feu et produire de la chaleur. Penses-tu, prince, qu’il peut faire du feu et produire de la chaleur en frottant avec le bâton à feu le morceau de bois sec, sans sève et posé sur le sol loin de l’eau ?

— Assurément oui, honorable Gotama. Pourquoi ? Parce que ce bois est sec, sans sève et posé sur le sol loin de l’eau.

— De même, prince, il y a des ascètes et des brahmanes qui tiennent leur corps à l’écart des objets des sens et qui ont éliminé et apaisé en eux l’élan sensoriel, l’attachement sensoriel, l’hébétement sensoriel, la soif sensorielle et la fièvre sensorielle. Quand ces honorables ascètes et brahmanes ressentent des douleurs agressives, intenses et accrues, ils sont capables d’arriver à la connaissance, à la vision et à l’ultime réalisation. Et quand ils ne ressentent pas de telles douleurs, ils sont aussi capables d’accéder à la connaissance, à la vision et à l’ultime réalisation.

Telle fut la troisième comparaison merveilleuse et originale qui vint m’éclairer.

Puis je pensai, prince : « Je pourrais serrer les dents, appuyer la langue sur mon palais et saisir ainsi les états d’être pernicieux, les écraser et les démolir pour les remplacer par des états bénéfiques ». Je serrai donc les dents et j’appuyai la langue sur le palais, je saisissais ainsi les états d’être pernicieux, je les écrasais et les démolissais pour les remplacer par des états bénéfiques. Et la sueur me coulait des aisselles. C’était comme si un homme robuste en saisissait un autre plus faible par la tête ou les épaules, l’écrasait et le démolissait.

Je mis en œuvre l’énergie, sans relâchement, et j’établis la vigilance, sans distraction. Mon corps était tendu, contracté et traversé par cet effort douloureux, mais ce ressenti si douloureux n’avait pas de prise sur mon esprit.

Puis je pensai, prince : « Je pourrais m’absorber dans le jhāna sans respiration ». J’empêchai les inspirations et les expirations par la bouche et par le nez. Quand les inspirations et les expirations par la bouche et le nez eurent été stoppées, il y eut le bruit intense des souffles qui s’échappaient par les oreilles. C’était comme le grondement d’un soufflet de forge.

Je mis en œuvre l’énergie, sans relâchement, et j’établis la vigilance, sans distraction. Mon corps était tendu, contracté et traversé par cet effort douloureux, mais ce ressenti si douloureux n’avait pas de prise sur mon esprit.

Je pensai alors, prince : « Je pourrais m’absorber davantage dans le jhāna sans respiration ». J’empêchai les inspirations et les expirations par la bouche et par le nez. Quand les inspirations et les expirations par la bouche et par le nez eurent été stoppées, j’eus de terribles maux de tête. C’était comme si un homme robuste me fixait un turban sur la tête avec une lanière de cuir trop serrée.

Je mis en œuvre l’énergie, sans relâchement, et j’établis la vigilance, sans distraction. Mon corps était tendu, contracté et traversé par cet effort douloureux, mais ce ressenti si douloureux n’avait pas de prise sur mon esprit.

Je pensai alors, prince : « Je pourrais m’absorber encore plus dans le jhāna sans respiration ». J’empêchai les inspirations et les expirations par la bouche et par le nez. Quand les inspirations et les expirations par la bouche et le nez eurent été stoppées, des souffles d’une extrême violence me transpercèrent le ventre. C’était comme si un boucher chevronné ou un apprenti boucher me perçait le ventre avec son coutelas bien affûté.

Je mis en œuvre l’énergie, sans relâchement, et j’établis la vigilance, sans distraction. Mon corps était tendu, contracté et traversé par cet effort douloureux, mais ce ressenti si douloureux n’avait pas de prise sur mon esprit.

Je pensai alors, prince : « Je pourrais m’absorber plus encore dans le jhāna sans respiration ». J’empêchai les inspirations et les expirations par la bouche et par le nez. Quand les inspirations et les expirations par la bouche et par le nez eurent été stoppées, mon corps devint brûlant. C’était comme quand deux hommes robustes en saisissent un autre plus faible par l’un et l’autre bras, le mettent à chauffer sur un lit de braises et l’y font brûler tout entier.

Je mis en œuvre l’énergie, sans relâchement, et j’établis la vigilance, sans distraction. Mon corps était tendu, contracté et traversé par cet effort douloureux, mais ce ressenti si douloureux n’avait pas de prise sur mon esprit.

En me voyant(*), des divinités dirent : « L’ascète Gotama est mort ». D’autres divinités : « L’ascète Gotama n’est pas mort, mais il est en train de mourir ». Et d’autres encore : « L’ascète Gotama n’est pas mort et n’est pas en train de mourir, il a atteint l’accomplissement, car son attitude est celle d’un accompli ».

Sous l’effet de la chaleur, il s’évanouit et s’effondra sur le sol. Certaines divinités pensaient que les accomplis ressemblent à des morts, ce qui est faux bien sûr.

Puis j’eus cette idée, prince : « Je pourrais m’abstenir complètement de nourriture ». Mais les divinités vinrent me dire :

— Tu ne dois pas t’abstenir complètement de nourriture, bienheureux. Si tu le fais, nous t’alimenterons par les pores de la peau avec des essences divines qui te maintiendront en vie.

Mais je pensai que prétendre jeûner totalement alors que les divinités me nourriraient par les pores de la peau d’essences divines qui me maintiendraient en vie serait un mensonge, et je refusai nettement l’offre des divinités :

— Il suffit, dis-je.

Puis, prince, j’eus cette idée : « Je pourrais ne m’alimenter que de faibles quantités à la fois, goutte après goutte, que ce soit de bouillie de haricots, de bouillie de vesce, de bouillie de pois chiches ou de bouillie de pois ». Et je ne m’alimentai donc que de faibles quantités, goutte après goutte, de bouillie de haricots, de vesce, de pois chiches ou de pois. Et mon corps devint d’une maigreur extrême.

À cause de ce manque de nourriture, mes membres devinrent noueux comme des sarments. À cause de ce manque de nourriture, mon fondement était excavé comme le sabot d’un chameau. À cause de ce manque de nourriture, ma colonne vertébrale présentait une succession de bosses et de creux comme un empilement de boules. À cause de ce manque de nourriture, mes côtes saillaient irrégulièrement comme les chevrons d’une vieille cabane. À cause de ce manque de nourriture, mes prunelles brillaient au fond des orbites comme de l’eau scintillant au loin dans un puits profond. À cause de ce manque de nourriture, la peau de ma tête était parcheminée et ridée comme une citrouille coupée trop jeune. À cause de ce manque de nourriture, si je voulais palper la peau de mon ventre, j’atteignais ma colonne vertébrale, et si je voulais me palper le dos, j’atteignais la peau de mon ventre, tellement la peau de mon ventre collait à mon dos. À cause de ce manque de nourriture, quand je voulais déféquer ou uriner, je tombais sur place, face contre terre. À cause de ce manque de nourriture, si je me frottais les membres avec les mains pour me revigorer le corps, les poils tombaient quand je le faisais, leur racine étant pourrie.

De plus, prince, des hommes dirent en me voyant :

— L’ascète Gotama est noirâtre !

Mais d’autres dirent :

— L’ascète Gotama n’est pas noirâtre, il est bistre.

Et d’autres encore :

— L’ascète Gotama n’est ni noirâtre ni bistre, il est olivâtre.

Ainsi, mon teint de peau auparavant si pur et si clair s’était gâté à cause de ce manque de nourriture.

Puis j’eus cette idée, prince : « Certains ascètes et brahmanes des temps passés ont aussi ressenti des douleurs intenses et âcres, mais celle-ci est plus violente, rien ne la surpasse. Certains ascètes et brahmanes des temps futurs ressentiront des douleurs intenses et âcres, mais celle-ci est plus violente, rien ne la surpasse. Certains ascètes et brahmanes du temps présent ressentent des douleurs intenses et âcres, mais celle-ci est plus violente, rien ne la surpasse. Ce n’est pas par ces sévères mortifications que je peux aller à l’excellente connaissance et vision supra-humaine qui produit les ariyā. Il doit y avoir un autre chemin vers la réalisation ».

Et je me souvins, prince : « Je me revois assis dans l’ombre fraîche du pommier-rose, lors de la fête des labours que dirigeait mon père le Sakya. En m’isolant du sensoriel, en m’isolant des agents pernicieux, j’accédai à la première absorption(*) – laquelle comporte prise-ferme (vitakka) et application-soutenue (vicāra) et consiste en un ravissement-félicité né de l’isolement –, et j’y demeurai. Ne serait-ce pas là le chemin de la réalisation ? » Et j’eus la conscience forte que c’était bien le chemin de la réalisation.

Note du relecteur

Le jeune prince n’était alors âgé que d’1 an.

Mais je me demandai : « N’ai-je pas une inquiétude de ce bonheur extrasensoriel extérieur aux agents pernicieux ? » Et je reconnus que, non, je n’en ressentais pas d’inquiétude.

Puis je pensai : « Il ne sera pas facile d’arriver à ce bonheur avec un corps émacié à l’extrême. Je devrais manger une nourriture substantielle faite de riz cuit et de lait caillé ». Je mangeai donc cette sorte de nourriture substantielle.

À cette époque, prince, cinq moines m’assistaient en ayant dans l’idée : « L’ascète Gotama nous révélera la vérité qu’il aura découverte ». Quand je mangeai la nourriture substantielle, ces cinq moines furent déçus : « L’ascète Gotama vit maintenant dans l’abondance, il a abandonné l’effort, il est retourné à l’abondance ». Et ils me quittèrent.

Après avoir mangé substantiellement, prince, en m’isolant du sensoriel, en m’isolant des agents pernicieux, j’accédai au premier jhāna… au deuxième jhāna… au troisième jhāna… au quatrième jhāna…(*), mais à chaque fois le ressenti agréable qui en résultait n’avait pas de prise sur mon esprit.

Voir aussi :

Formule complète sur les 4 jhāna (en transposant à la 1re personne)

Quand, prince, mon attention fut ainsi concentrée, purifiée, sans tache, sans souillure, qu’elle fut souple, maniable, stable et immuable, je l’orientai vers la connaissance-remémoration des vies antérieures…

Telle fut, prince, la première connaissance que j’acquis lors de la première veille de la nuit. L’aveuglement (avijjā) fut éliminé et la connaissance apparut, l’obscurité fut supprimée et la lumière brilla, comme il arrive quand on agit avec vigilance, énergie et détermination. Mais le ressenti agréable qui en résultait n’avait pas de prise sur mon esprit.

Quand, prince, mon attention fut ainsi concentrée, purifiée, sans tache, sans souillure, qu’elle fut souple, maniable, stable et immuable, je l’orientai vers la connaissance de la mort et de la renaissance des êtres…

Telle fut, prince, la deuxième connaissance que j’acquis lors de la veille du milieu de la nuit. L’aveuglement fut éliminé et la connaissance apparut, l’obscurité fut supprimée et la lumière brilla, comme il arrive quand on agit avec vigilance, énergie et détermination. Mais le ressenti agréable qui en résultait n’avait pas de prise sur mon esprit.

Quand, prince, mon attention fut ainsi concentrée, purifiée, sans tache, sans souillure, qu’elle fut souple, maniable, stable et immuable, je l’orientai vers la connaissance de l’élimination des contaminations. Je connus en profondeur, en vérité : « Ceci est le malheur ». Je connus en profondeur, en vérité : « Ceci est la source du malheur ». Je connus en profondeur, en vérité : « Ceci est l’arrêt du malheur ». Je connus en profondeur, en vérité : « Ceci est le chemin qui mène à l’arrêt du malheur ». Je connus en profondeur, en vérité : « Ce sont les contaminations ». Je connus en profondeur, en vérité : « Ceci est la source des contaminations ». Je connus en profondeur, en vérité : « Ceci est l’arrêt des contaminations ». Je connus en profondeur, en vérité : « Ceci est le chemin qui mène à l’arrêt des contaminations ».

Alors que je connaissais cela, que je voyais cela, mon esprit fut délivré de la contamination par les sens, mon esprit fut délivré de la contamination par l’existence, mon esprit fut délivré de la contamination par l’aveuglement. Dans la délivrance vint la connaissance : « délivré. » Je sus avec sagacité que la naissance était détruite, la vie sainte vécue, fait ce qui était à faire, et rien de plus ici-bas.

Telle fut, prince, la troisième connaissance que j’acquis lors de la dernière veille de la nuit. L’aveuglement fut éliminé et la connaissance apparut, l’obscurité fut supprimée et la lumière brilla, comme il arrive quand on agit avec vigilance, énergie et détermination.

J’ai alors pensé, prince : « J’ai atteint cette réalité profonde, difficile à voir, difficile à réaliser, paisible, excellente, inaccessible par la réflexion, absconse, et perceptible par les seuls sages. Mais cette humanité aime les attachements(*), elle se délecte dans les attachements, elle se réjouit des attachements. Et pour une humanité qui aime les attachements, qui s’y délecte et s’en réjouit, il est difficile de voir la coproduction conditionnelle avec sa causalité, il est difficile de voir l’élimination de tous les conditionnements, l’abandon de toutes les tromperies(**), la destruction du désir premier, le détachement, la cessation, le dénouement (nibbāna). Et même si je leur exposais cette réalité, les autres ne me comprendraient pas, et ce me serait fatigue, ce me serait nuisance (physique, sans avoir de prise sur l’esprit).

* Attachements, alaya : attachement aux objets des sens, mais aussi attachement au désir lui-même.

** Tromperies, upadhi : les tromperies qui causent de nouvelles existences, telles que les 5 ensembles saisis, les souillures de l’esprit, les agents conditionnants ou les plaisirs sensoriels.

Et de plus, prince, il me vint naturellement des strophes merveilleuses et originales :

Que de mal j’ai eu à l’atteindre !

À quoi bon la leur révéler ?

Car les méchants et les jouisseurs

Ne pourront la réaliser

Absconse oh combien, à contre-courant

Difficile à voir, subtile et profonde

Les passionnés ne la connaîtront pas

Enfouis sous leur tas de sombre ignorance

Comme je réfléchissais ainsi, prince, j’inclinai à faire peu d’efforts plutôt qu’à révéler cette réalité.


Alors, prince, Brahmā Sahampati sut à quoi je réfléchissais et il pensa : « Le monde est perdu, le monde est ruiné, car le Tathāgata, accompli et parfait Bouddha, tend à faire peu d’efforts et non à révéler cette réalité ».

Aussi facilement qu’un homme robuste étend son bras plié ou plie son bras tendu, Brahmā Sahampati quitta le ciel de Brahmā et se manifesta devant moi. Il ajusta sa robe de dessus sur son épaule, salua mains jointes dans ma direction et me dit :

— Que le Bienheureux montre la réalité ! Que le Bienheureux révèle la réalité ! Certains êtres ont peu de poussière (dans l’œil de la connaissance). Ils seront perdus s’ils n’entendent pas l’enseignement alors qu’ils peuvent parfaitement connaître cette réalité.

Ainsi parla Brahmā Sahampati. Et il ajouta :

Il y avait auparavant au Magadha

Un système altéré pensé par des impurs

De l’immortalité la porte s’est ouverte

Écoutez les préceptes découverts par l’ariyā

Du haut d’un pic rocheux

On voit devant ses pieds le pays alentour

Tu es monté en haut du palais du Dhamma

Toi le Sage omniscient qui chasse les chagrins

Contemple les humains percés par les détresses

Noyés dans la naissance et pris par la vieillesse

Debout, toi le Héros, Vainqueur dans les combats

Meneur d’humanité, sois actif dans le monde !

Maître qui ne doit rien, montre-leur le Dhamma

Qu’ils connaissent à fond la vérité profonde !

Je compris la requête de Brahmā, prince, et j’examinai le monde, par bonté pour les êtres, avec l’œil de la réalisation(*). Je vis ainsi des êtres qui avaient peu de poussière et d’autres qui en avaient beaucoup, certains avaient des facultés aiguisées et d’autres des facultés émoussées, certains avaient de bonnes qualités et d’autres de mauvaises, certains étaient intelligents et d’autres stupides. Mais peu d’entre eux voyaient avec crainte l’autre monde et ce qu’il convient de rejeter.

L’œil de la réalisation, buddhacakkhu, est double, connaissance des capacités d’autrui et connaissance des inclinations et tendances. L’œil intégral, samantacakkhu, représente la connaissance omnisciente. L’œil du Dhamma, dhammacakkhu, désigne la connaissance du chemin parcouru.

Imaginons, prince, qu’il y ait un bouquet de lotus bleus, rouges ou blancs. Certains ont germé dans l’eau, poussé dans l’eau et prospèrent immergés. D’autres ont germé dans l’eau, poussé dans l’eau et restent à la surface. Les derniers ont germé dans l’eau, poussé dans l’eau, mais ils se dressent hors de l’eau sans être souillés par elle.

De la même façon, prince, quand j’examinai le monde avec l’œil de la réalisation, je vis des êtres qui avaient peu de poussière… et d’autres stupides. Mais peu d’entre eux voyaient avec crainte l’autre monde et ce qu’il convient de rejeter.

Alors, je répondis en vers à Brahmā Sahampati :

De l’immortalité la porte s’est ouverte

Pour ceux qui peuvent entendre et délier leur confiance

Parce que je voyais les ennuis, ô Brahmā,

Je n’ai pas proclamé le Dhamma excellent

Brahmā Sahampati dit alors :

— J’ai ouvert la possibilité pour que le Bienheureux montre cette réalité.

Puis il me salua, tourna autour de moi en me gardant à sa droite et disparut sur le champ.

Ensuite, prince, je me suis demandé : « À qui exposerai-je l’enseignement en premier ? Qui peut le comprendre en un instant ? »

Et il me vint : « Āḷāra kālāma est sage, docte, sagace. Cela fait longtemps qu’il a peu de poussière. Je dois lui exposer l’enseignement en premier, il le comprendra immédiatement ».

Mais des divinités s’approchèrent de moi pour me dire :

— Āḷāra kālāma est mort depuis sept jours, Maître.

Je sus et je vis moi aussi qu’Āḷāra kālāma était mort depuis sept jours (et se trouvait à présent dans le domaine du néant). Et je pensai que c’était une grande perte pour Āḷāra kālāma car, s’il avait entendu cet enseignement, il l’aurait compris instantanément.

Je me demandai de nouveau : « À qui exposerai-je l’enseignement en premier ? Qui peut le comprendre en un instant ? »

Et il me vint : « Uddaka Rāmaputta est sage, docte, sagace. Cela fait longtemps qu’il a peu de poussière. Je dois lui exposer l’enseignement en premier, il le comprendra immédiatement ».

Mais les divinités s’approchèrent de moi pour me dire :

— Uddaka Rāmaputta est mort depuis sept jours, Maître.

Je sus et je vis moi aussi qu’Uddaka Rāmaputta était mort depuis sept jours (et se trouvait à présent dans le domaine sans perception ni non-perception). Et je pensai que c’était une grande perte pour Uddaka Rāmaputta car, s’il avait entendu cet enseignement, il l’aurait compris instantanément.

Je me demandai encore : « À qui exposerai-je l’enseignement en premier ? Qui peut le comprendre en un instant ? »

Et il me vint : « Les moines du groupe des cinq m’ont beaucoup aidé en m’assistant quand je fournissais de grands efforts. Je dois leur exposer l’enseignement en premier ». Je me demandai où se trouvaient ces moines du groupe des cinq. Et je vis, avec l’œil divin bien purifié et plus qu’humain, qu’ils séjournaient, près de Bénarès, dans le Parc aux Daims d’Isipatana.

J’étais resté près d’Uruvéla autant qu’il me plaisait, je me mis en route pour Bénarès.


Alors que je cheminais sur la grand-route entre Gaya et le Lieu de la Réalisation, Upaka l’adjivique(*) m’aperçut et me dit :

— Tes facultés sont très brillantes, mon ami, ton teint très pur et très clair. Pour qui as-tu quitté ton foyer ? Qui est ton maître ? Dans l’enseignement de qui te complais-tu ?

Ainsi parla-t-il, et je lui répondis en vers :

Moi je suis tout-puissant, omniscient, sans souillure

Au milieu de l’amas des composants variés

J’ai renoncé à tout, sans désir je suis libre

Je connais par moi-même. À qui me référer ?

Je n’ai pas de gourou, je me vois sans égal

Et sans équivalent chez les hommes ou les divinités

Car je suis accompli, je suis maître suprême

Seul et parfait Bouddha, refroidi, consumé

Et je vais à Kāsi pour lancer le Dhamma(**)

Et battre le tambour de l’immortalité

* Adjivique, ājīvika : sorte d’ascètes répandus à l’époque.

** Lancer la roue du Dhamma, dhammacakkha, est une référence mythique au roi qui la lance, cakkhavattin, et conquiert un empire par ce simple geste sans avoir à user de la force.

Upaka me dit :

— Selon ce que tu affirmes, mon ami, tu t’estimes vainqueur sans limites.

(Je lui répliquai :)

Identiques à moi sont toujours les vainqueurs

Ils ont éliminé les contaminations

Partout j’ai triomphé des agents pernicieux

Pour cela, Upaka, je suis vraiment vainqueur

Ainsi parlai-je, prince, et Upaka l’adjivique me dit :

— Puisse cela être, mon ami !

Il hocha la tête, prit le mauvais chemin et s’en alla(*).

Voir aussi :

L’histoire d’Upaka (au bas de cette page).


Je fis route par étapes vers Bénarès, prince, et j’arrivai au Parc aux Daims d’Isipatana où se trouvait le groupe des cinq ascètes. Quand ils me virent approcher, les cinq ascètes se concertèrent :

— L’ascète Gotama arrive, mes amis. Il vit maintenant dans l’abondance, il a abandonné l’effort pour retourner à l’abondance. Il ne faut pas le saluer, se lever de sa place ni prendre son bol ou sa robe double. Il faut seulement lui préparer une place (en raison de son rang social). S’il le désire, il s’assiéra.

Mais plus je m’approchais, prince, moins les ascètes du groupe des cinq pouvaient respecter leur pacte(*) : il y en eut qui vinrent à ma rencontre et prirent mon bol et ma robe double, d’autres qui m’indiquèrent une place, et d’autres qui apportèrent de l’eau pour les pieds. Mais ils m’appelaient par mon nom et par l’épithète « ami ».

Ils ne purent respecter leur pacte car ils étaient subjugués par la splendeur du Bienheureux.

Comme ils parlaient ainsi, je leur dis :

— N’appelez pas le Tathāgata par son nom ni par l’épithète « ami », ascètes, car le Tathāgata est accompli et parfait Bouddha. Prêtez l’oreille, ascètes : l’immortalité est atteinte, je l’enseigne, je montre le Dhamma. Si vous suivez mes instructions, il ne vous faudra pas longtemps pour voir de vos propres yeux, par connaissance directe, dans la réalité présente, cet aboutissement insurpassable pour lequel les fils de bonne famille quittent à juste titre leur foyer, pour y accéder et y demeurer.

Ainsi parlé-je, prince, mais les ascètes du groupe des cinq me dirent :

— Quand tu te comportais, te conduisais et agissais avec austérité, ami Gotama, tu n’as pas atteint l’excellente connaissance et vision supra-humaine qui produit les ariyā. Maintenant que tu vis dans l’abondance en ayant abandonné l’effort pour retourner à l’abondance, comment pourrais-tu atteindre cette excellente connaissance et vision ?

Je leur répondis :

— Le Tathāgata, ascètes, n’est pas un homme d’abondance qui a renoncé à l’effort pour retourner à l’abondance. Prêtez l’oreille : l’immortalité est trouvée, je l’enseigne… il ne vous faudra pas longtemps pour voir de vos propres yeux… cet aboutissement insurpassable…

Mais les ascètes me tinrent une deuxième fois le même propos et je leur fis la même réponse.

Les ascètes formulèrent leur question une troisième fois et je leur demandai alors :

— Vous souvenez-vous, ascètes, que je vous aie déjà tenu pareil discours ?

— Non, Maître.

— Le Tathāgata est accompli et parfait Bouddha. Prêtez l’oreille : l’immortalité est trouvée, je l’enseigne… il ne vous faudra pas longtemps pour voir de vos propres yeux… cet aboutissement insurpassable pour lequel les fils de bonne famille quittent à juste titre leur foyer, pour y accéder et y demeurer.

Je réussis, prince, à convaincre les ascètes du groupe des cinq.

Quand j’instruisais deux ascètes, les trois autres allaient collecter la nourriture et nous subsistions tous les six de ce que ces trois ascètes rapportaient de leur collecte. Quand j’instruisais trois ascètes, les deux autres allaient collecter la nourriture et nous subsistions tous les six de ce que ces deux ascètes rapportaient de leur collecte.

Et il ne fallut pas longtemps aux ascètes du groupe des cinq que j’instruisais, à qui j’enseignais, pour voir de leurs propres yeux, par connaissance directe, dans la réalité présente, cet aboutissement insurpassable pour lequel les fils de bonne famille quittent à juste titre leur foyer, pour y accéder et y demeurer.

Ainsi parla le Bienheureux.


Le prince Bodhi demanda au Bienheureux :

— Combien de temps faut-il, Maître, à un moine guidé par le Tathāgata pour voir de ses propres yeux, par connaissance directe, dans la réalité présente, cet aboutissement insurpassable pour lequel les fils de bonne famille quittent à juste titre leur foyer, pour y accéder et y demeurer ?

— Pour cela, prince, je vais te poser une question et tu pourras y répondre comme tu le jugeras bon. Es-tu expert, prince, dans l’art de monter à dos d’éléphant et de manier le crochet ?

— Oui, Maître, je suis expert dans l’art de monter à dos d’éléphant et de manier le crochet.

— Que penses-tu de cela, prince ? Suppose qu’un homme vienne en pensant : « Le prince Bodhi connaît l’art de monter les éléphants et de manier le crochet, je veux apprendre cet art avec lui ». Mais cet homme manque de confiance et ne peut accomplir ce qui exige de la confiance. Il est en mauvaise santé et ne peut accomplir ce qui demande une bonne santé. Il est dissimulateur, hypocrite, et ne peut accomplir ce qui ne peut se faire qu’avec sincérité et droiture. Il est indolent et ne peut accomplir ce qui demande de l’énergie. Il est idiot et ne peut accomplir ce qui exige de l’intelligence. Penses-tu, prince, que cet homme puisse apprendre avec toi l’art de monter les éléphants et de manier le crochet ?

— Maître, si cet homme est affligé de tous ces défauts pris un par un, il ne peut pas apprendre avec moi l’art de monter à dos d’éléphant et de manier le crochet. Mais qui parle de cinq facteurs ?

— Suppose maintenant, prince, qu’un homme vienne en pensant : « Le prince Bodhi connaît l’art de monter les éléphants et de manier le crochet, je veux apprendre cet art avec lui ». Cet homme est confiant et peut accomplir ce qui exige de la confiance. Il est en bonne santé et peut accomplir ce qui demande une bonne santé. Il est sincère et droit et peut accomplir ce qui exige sincérité et droiture. Il est énergique et peut accomplir ce qui demande de l’énergie. Il est intelligent et peut accomplir ce qui exige de l’intelligence. Penses-tu, prince, que cet homme puisse apprendre avec toi l’art de monter les éléphants et de manier le crochet ?

— Maître, si cet homme a toutes ces qualités prises une par une, il peut apprendre avec moi l’art de monter à dos d’éléphant et de manier le crochet. Mais qui parle de cinq facteurs ?

— Il y a de même, prince, les cinq facteurs de celui qui s’exerce. Lesquels cinq ? Voici : un moine est confiant, il croit en la réalisation du Tathāgata : « Le Bienheureux est accompli, parfait Bouddha, doué de science et de bonne conduite, Bien-allé, connaisseur du monde, suprême, cocher des mâles à dresser, maître des brahmā et des hommes, Bouddha, Maître suprême » (Explications en Visud VIII 2).

Il est en bonne santé, ne souffre de rien, et sa digestion est régulière, ni trop froide ni trop chaude, mais moyenne, favorable à l’effort.

Il n’est pas dissimulateur ni hypocrite. Il se montre tel qu’il est devant son maître et devant ses sages compagnons dans la vie sainte.

Il agit avec énergie, il persévère dans l’abandon des réalités pernicieuses et dans l’acquisition des réalités bénéfiques, il est constant dans l’effort et ne se relâche pas au milieu des réalités bénéfiques.

Il est intelligent, il a la sagacité relative à l’apparition et à la disparition(*), cette sagacité pure et pénétrante, qui conduit exactement à la destruction du malheur.

L’apparition et la disparition, udayatthagāma. Il s’agit d’une étape de vipassanā au cours de laquelle le contemplatif observe l’apparition et la disparition de tous les phénomènes, physiques et mentaux, grossiers et subtils. En observant les conditions de l’apparition et de la disparition, les 4 nobles vérités deviennent claires.

Tels sont les cinq facteurs de celui qui s’exerce, prince. S’il a ces cinq qualités, un moine guidé par le Tathāgata peut voir de ses propres yeux, par connaissance directe, dans la réalité présente, cet aboutissement insurpassable pour lequel les fils de bonne famille quittent à juste titre leur foyer, peut y accéder et y demeurer au bout de sept ans.

Mais laissons ces sept ans, prince. S’il a ces cinq qualités (et une sagacité plus rapide), un moine… peut voir de ses propres yeux… cet aboutissement insurpassable… au bout de six ans… de cinq ans… de quatre ans… de trois ans… de deux ans… d’une seule année.

Mais laissons cette année unique, prince. S’il a ces cinq qualités, un moine… peut voir de ses propres yeux… cet aboutissement insurpassable… au bout de sept jours… de six jours… de cinq jours… de quatre jours… de trois jours… de deux jours… d’un seul jour.

Mais laissons cette journée unique, prince. Quand il a ces cinq qualités (et une puissante sagacité), un moine guidé par le Tathāgata, s’il est instruit le soir, acquiert l’excellence au matin. Et si c’est le matin qu’il est instruit, il acquiert l’excellence le soir.

Ainsi parla le Bienheureux et le prince Bodhi s’exclama :

— Oh quel Bouddha ! Oh quel Dhamma ! Oh qu’il est bon cet exposé du Dhamma grâce auquel on acquiert l’excellence le matin si l’on est enseigné le soir, et grâce auquel on l’acquiert le soir si l’on est enseigné le matin !

Ainsi parla le prince Bodhi.


Le jeune Sañjikāputta dit au prince Bodhi :

— L’honorable Bodhi dit : « Oh quel Bouddha ! Oh quel Dhamma ! Oh quel bon exposé du Dhamma ! », mais il ne dit pas : « Je cherche refuge auprès de l’honorable Gotama, du Dhamma et de la communauté monastique ».

— Ne parle pas ainsi, bon Sañjikāputta ! Ne parle pas ainsi, bon Sañjikāputta ! J’ai entendu de la bouche de ma respectable mère, je l’ai appris directement d’elle, qu’à une époque où le Bienheureux séjournait, près de Kosambi, dans le Parc Ghosita, ma mère, alors enceinte, était allé trouver le Bienheureux. Elle l’avait salué en arrivant et s’était assise convenablement. Une fois bien assise, ma mère avait dit au Bienheureux : « Maître, l’être, prince ou princesse, qui est venu dans mon sein cherche refuge auprès du Bienheureux, du Dhamma et de la communauté monastique. Que le Bienheureux le considère dès à présent comme un upāsaka qui gardera le refuge tant qu’il lui restera un souffle de vie ».

À une autre époque, bon Sañjikāputta, où le Bienheureux séjournait chez les Bhaggas, près de Sumsumāragira, dans le Parc aux Daims du bois Bhésakalā, ma nourrice qui me portait sur la hanche se rendit auprès du Bienheureux. Elle le salua en arrivant et resta convenablement debout. Ainsi debout, ma nourrice dit au Bienheureux : « Maître, le prince Bodhi cherche refuge auprès du Bienheureux, du Dhamma et de la communauté monastique. Que le Bienheureux le considère dès à présent comme un upāsaka qui gardera le refuge tant qu’il lui restera un souffle de vie ».

Et aujourd’hui, bon Sañjikāputta, pour la troisième fois je cherche refuge auprès du Bienheureux, du Dhamma et de la communauté monastique. Que le Bienheureux me considère dès à présent comme un upāsaka qui gardera le refuge tant qu’il lui restera un souffle de vie.

La fête des labours

Chaque année on préparait des plats, on nettoyait les rues de la ville, on disposait des jarres pleines, on érigeait des bannières et on décorait toute la ville comme un palais céleste. Tous les serviteurs, vêtus de neuf, parfumés et ornés de guirlandes, se rassemblaient au palais royal. On préparait les charrues et le roi sortait avec une grande suite. Cette fois-là, il emmena son fils avec lui.

Près du champ de la fête, il n’y avait qu’un seul pommier-rose au feuillage épais et à l’ombre profonde. On y dressa un trône pour le prince, surmonté d’un dais d’or chatoyant et isolé par un écran. Le roi, orné de tous ses atours, et les courtisans empoignèrent les charrues. Le roi traça le premier sillon, les courtisans suivaient, puis les autres laboureurs. Le roi excellait dans cet exercice. Les dames d’honneur qui étaient assises autour du prince sortirent pour admirer le roi en train de labourer.

Le prince se retrouva seul, il s’assit jambes croisées, fixa son attention sur sa respiration et atteignit le premier jhāna.

Quand les dames d’honneur revinrent, elles virent le spectacle surprenant de l’enfant assis jambes croisées sur sa place. Elles informèrent le roi qui vint rapidement et rendit hommage à son fils.

L’histoire d’Upaka

Après sa rencontre avec le Bienheureux, Upaka s’installa près d’un village de chasseurs. Le meilleur des chasseurs était son bienfaiteur. Quand celui-ci partit pour une semaine, il demanda à sa fille Chavā de s’occuper des « accomplis ».

Le lendemain, Upaka se rendit à la maison du chasseur et c’est Chavā qui lui servit la nourriture. La fille était belle, Upaka en tomba amoureux au point de ne plus pouvoir manger et de penser à se suicider s’il n’obtenait pas sa main.

Quand le chasseur revint, Chavā lui dit qu’Upaka n’était venu que le premier jour pour prendre sa nourriture. Le chasseur alla voir son « accompli » qui lui demanda la main de Chavā. Mais Upaka n’avait pas de métier et ne pouvait pas nourrir une famille, le chasseur refusa. Upaka proposa alors de porter le gibier et de vendre la viande fournie par les chasseurs, cela plut au chasseur qui lui donna sa fille.

Ils eurent un fils, Subhadda. Mais Chavā n’aimait pas son mari. Quand le bébé pleurait, elle lui chantait une berceuse « Ne pleure pas, fils du porteur de viande » où elle se moquait d’Upaka.

Un jour, Upaka, qui n’était pas heureux, partit sans rien dire à sa femme et voulut retrouver le « vainqueur sans limites ». Il finit par arriver au grand monastère du bois Jéta. Le Bienheureux avait dit aux moines que si quelqu’un demandait le « vainqueur sans limites », ils devraient le lui amener. Upaka rencontra donc le Bienheureux et ils se reconnurent. Upaka était déjà vieux, mais il reçut l’ordination mineure et des instructions de pratique. Il atteignit le Fruit sans retour, anāgāmi, mourut dans cet état et obtint l’accomplissement ultime aussitôt après.

infos sur cette page

Origine : Enseignements et discussions entre Bouddha, ses disciples, ses antagonistes… (Nord de l’Inde actuelle)

Date : Ve siècle avant notre ère

Traducteur : Christian Maës

Mise à jour : 25 févr. 2011