Cliquez ici pour afficher normalement la page (avec mise en forme et graphisme). Si ça ne fonctionne pas, vérifiez que votre navigateur accepte JavaScript et supporte les CSS. Nous vous recommandons un navigateur respectant les standards, tel que : Google Chrome, Firefox, Safari…

Vous êtes ici : accueil > vipassanā > qu’est-ce ? (2/2)
résumé de la page

(seconde partie)

Enseignement approfondi sur le développement de la vision directe dans la réalité.

Présentation du but de l’entraînement à l’établissement de l’attention ; indications sur le choix de l’instructeur ; mises en garde contre les dangers qui guettent celles et ceux qui suivent une voie erronée.

Qu’est-ce que vipassanā ? (2)

L’observation de la réalité

Ne rien faire

Selon le moine Gotama, l’idée est exactement de ne rien faire, de ne pas agir, de ne pas travailler. Il emploie le mot entraînement, il emploie le mot développement. Il n’emploie pas le mot travail, ni même le mot accomplissement. Mais voilà la question, comment rester sans rien faire ? Pourquoi rester sans rien faire, on peut le comprendre. Quand on a cessé de faire le mal, quand on a cessé de mentir, de tromper, de tricher, d’abuser, quand on a cessé notre petit jeu hypocrite du quotidien, quand on a acquis une certaine droiture, une certaine dignité intérieure, une certaine clarté, une certaine vérité, on a éliminé 99 % de nos projets.

Une fois obtenue une certaine pureté de la conscience, qui est le fait d’une conscience neutre, concentrée, présente, on va enfin pouvoir éliminer le pourcent qui reste car après tout, que reste-t-il à faire ? Qu’y a-t-il à faire quand on n’a plus particulièrement de projets, d’ambitions, d’intentions ?

Comment peut-on rester sans rien faire ? Comment peut-on rester assis une heure sans rien faire ? L’expression « rester sans rien faire » est mal choisie, disons plutôt « rester en ne faisant RIEN ». Il s’agit juste ne pas faire, ne pas produire, ne pas construire. Quelle est finalement la seule chose dont on puisse dire que lorsqu’elle apparaît, il ne s’agit pas d’un travail, ni d’un accomplissement, ni d’une action ? C’est la connaissance, la vision. Il faut juste voir, juste connaître. Lorsque nous sommes assis, comment pouvons-nous rester assis sans nous impliquer, sans FAIRE quelque chose ?

Si nous nous concentrons sur la respiration nous faisons quelque chose, nous nous concentrons sur qui plus est un concept, car la respiration est un concept. L’inspiration est un concept, et l’expiration également. C’est un très bon exercice pour calmer le mental, pour le pacifier, mais c’est encore un exercice.

Si nous récitons inlassablement quelques prières, et que nous nous concentrons sur ce que nous récitons, nous portons notre attention sur un concept, sur une fabrication ; une syllabe, un son. C’est très bien pour calmer le mental, c’est très bien pour le pacifier, et c’est très bien pour les ignorants qui croient que ce son va les mettre en communion avec leur nature divine.

Ne rien faire est tout simplement impossible ! Réfléchissons un peu, à partir du moment où il y a un cœur qui bat, où il y a une oreille qui entend un son, il n’est pas possible de rester sans rien faire. Ça ne veut rien dire. Certains disent : « Laissez votre esprit dans son état naturel. » Qu’est-ce que l’état naturel de l’esprit ? Est-ce lorsque l’esprit est calme, détendu, ouvert, épanoui, qu’il n’est pas particulièrement attentif à quelque chose, alors peut-on dire qu’il est dans son état naturel ?

Selon le moine Gotama, l’état naturel de l’esprit est l’état dans lequel il se trouve à un instant donné. Les pensées se trouvent dans la nature, les émotions se trouvent dans la nature, le désir, aussi, se trouve dans la nature, ainsi que la colère et l’amour. Tout cela fait partie de l’état naturel du monde. C’est ça pour lui l’état naturel. L’état naturel du monde, c’est l’état chaotique. Un état calme, apaisé, n’est pas plus l’état naturel du monde qu’un état agité et perturbé. Nous passons simplement d’un degré de chaos et d’agitation à un degré plus calme, plus reposé. Ce n’est qu’un changement, mais ça n’est pas plus l’état naturel qu’autre chose.

C’est donc avec ces pensées, ces émotions, ces désirs, ces haines et ce chaos qu’il va nous falloir travailler, ou plus exactement ne PAS travailler. Car travailler sur les émotions, c’est les mettre en ordre, essayer de les maîtriser, voir de les convertir, de les recycler, de les réutiliser, d’utiliser leur énergie ou leur puissance pour accomplir quelque chose. Cela est un travail.

Connaître

Ce qu’il nous faut simplement faire, c’est connaître, observer. Par « connaître », je ne veux pas dire acquérir une connaissance transcendante, une connaissance suprême, une sagesse. Quand je dis « connaître », je veux dire simplement « voir », observer.

Prenons un exemple : nous sommes assis, nous ne méditons pas, nous ne nous concentrons pas, nous ne prions pas, nous ne visualisons pas. Que peut-on faire d’autre ? Au moment où il y a un son qui rentre par l’oreille, nous portons notre attention simplement sur le fait. Nous ne faisons rien. Ni nous ne l’acceptons, ni nous le refusons, ni nous l’analysons, ni rien du tout. Ça n’est pas non plus cette idée de le laisser rentrer et de le laisser passer, de laisser être. C’est porter son attention dessus, l’observer et le connaître pour ce qu’il est. Rien d’autre que cela. C’est le minimum qui puisse être fait. C’est le minimum qui puisse se passer dans la conscience. C’est le plus petit dénominateur commun, c’est la moindre chose, la moindre activité qui puisse se passer à l’intérieur de la conscience.

Lorsqu’on parle d’arriver à un état de non-travail, de non agir, cela ne veut rien dire. Il y a nécessairement toujours un petit quelque chose qui se passe. Le minimum qui puisse se passer là où on n’implique aucune activité énergétique physique, spirituelle, mentale, intellectuelle, psychique, sexuelle ou quoi que soit, c’est dans l’acte d’observer un fait. C’est juste un acte, ce n’est même pas une action. Il est juste question d’observer, de contempler, de voir, tout simplement.

« Lorsqu’il y a un son, faites qu’il n’y ait que l’entendu »

Ainsi, dans un sutta du « majjhima nikkaya », Bouddha dit : « Lorsqu’il y a un son, faites qu’il n’y ait que l’entendu, lorsqu’il y a une vision, faites qu’il n’y ait que le vu, lorsqu’il y a une odeur, faites qu’il n’y ait que le senti, lorsqu’il y a un goût, faites qu’il n’y ait que le goûté, lorsqu’il y a une impression tactile, faites qu’il n’y ait que le toucher, et lorsqu’il y a une pensée, faites qu’il n’y ait que le pensé »

Ainsi, la voie qui mène à l’extinction complète de la souffrance, de l’insatisfaction, Bouddha la résume en six phrases, pas une de plus.

Aucune méditation, aucun exercice, aucune pratique, aucune prière, aucune relation, aucune dévotion : connaître, voir, c’est tout.

Cela ne veut pas dire faire UN avec le son, s’unifier avec le son, entrer dans le son ou devenir le son, pas du tout ! Il s’agirait là de l’application d’une concentration ténue ou plutôt tenue et, de mettre en avance certaines propriétés de la conscience qui sont des propriétés dites d’unification. Nous unifierions complètement notre conscience sur cet objet. Cela nous permettrait d’obtenir la pureté du mental par la concentration. C’est déjà très bien, mais il faut aller plus loin. Il faut aller beaucoup plus « subtil », beaucoup plus « abstrait ».

Il ne s’agit pas de projeter la conscience et de la coller sur son objet, il s’agit simplement d’observer et de connaître, sans coller, trouver le juste équilibre entre cet excès de concentration qui nous ferait nous coller sur un objet et ce manque de concentration qui nous en ferait prendre trop de distance, nous en disperser.

Porter son attention

Ainsi, le moine Gotama lorsqu’il s’assit sous son arbre, entra lui aussi, dans ces états de divinité, qualifiés d’états de transcendance, d’état de « bouddhéité ». Il savait comment atteindre ces choses mais il n’en était pas satisfait. Une fois qu’il a, comme le font tous ces mystiques et tous ces maîtres, atteint cet état le plus abouti, le plus poussé qui soit, et qu’il en sortit, il eut l’idée à ce moment de porter son attention sur ce qui se passait. Il vit l’apparition de cet état et l’apparition de ce qui lui a succédé. Il vit que la conscience n’est rien d’autre que l’apparition et la disparition de petits moments, de petits fragments. Ils apparaissent et aussitôt apparus, ils disparaissent.

Lorsque nous portons notre attention, par exemple sur un son, nous nous contentons simplement de l’observer, sans nous concentrer dessus. Il s’agit simplement de le voir, le regarder, de faire cet effort, cet acte de vision, sans le laisser passer dans un esprit détendu et calme. Nous faisons cet effort et nous nous tournons vers lui et l’observons. À ce moment, nous voyons clairement quelque chose qui apparaît et quelque chose qui disparaît aussitôt. Après le son, viendra (par exemple) une pensée. De la même manière il faut connaître et observer la pensée, simplement pour ce qu’elle est.

Qu’est-ce qu’une pensée finalement ? Qu’est-ce qu’un son ? Au lieu de perdre son temps en tergiversations philosophiques comme le font les écoles philosophiques du bouddhisme, comme le font les écoles philosophiques de l’hindouisme ou les écoles philosophiques platoniciennes, il nous suffit tout simplement de l’observer. Nous le voyons alors que la seule chose que l’on puisse dire comme étant une caractéristique propre à ce son ou à cette pensée, c’est qu’il est apparu, qu’il dure un certain temps, et qu’il disparaît. Le fait qu’il soit apparu signifie qu’il est changeant, pas continu. Parce que s’il était continu, il ne serait pas apparu, il aurait toujours été là.

Lorsque nous observons ainsi l’apparition d’un objet dans la conscience ; un son, une vision, une pensée, un goût, nous faisons l’expérience de l’apparition. Soudainement cela rentre dans la conscience, parce qu’il y a un impact (par exemple entre un son et le tympan). À ce moment, il y a une audition. Nous observons cette audition, nous observons le fait. Nous sommes conscients de la situation changeante, nous sommes conscients du changement, nous avons vu un changement.

C’est réel

Peu importe de savoir ce qu’est un son, d’où il vient ou s’il a une nature intrinsèque. Il est apparu et ça, c’est réel. Ça n’est pas LA « vérité », c’est seulement RÉEL. C’est un fait, un fait que ce son est apparu. Si nous poursuivons notre observation de ce son pendant qu’il dure, nous faisons alors l’expérience du fait qu’il dure. Il y a une durée. Il dure un certain temps. Peu importe de se poser la question de toute vérité physique, métaphysique ou philosophique sur la question du son qui dure, et ça c’est réel. En durant, il exerce une certaine pression, il est là. On peut dire dans une certaine mesure qu’il est encombrant.

Puis, il disparaît. Il ne disparaît pas parce que nous avons décidé qu’il disparaisse ni parce que quelqu’un a décidé qu’il disparaisse. Il disparaît de son propre accord. Il disparaît parce qu’il doit y avoir diverses conditions, diverses circonstances qui ont disparu. Si c’est de la musique qui disparaît, c’est parce que quelqu’un a éteint le poste, par exemple. Si c’est le chant d’un oiseau qui disparaît, c’est parce que la pulsion amoureuse de l’oiseau a disparu. Si c’est le bruit d’un caillou qui disparaît, c’est parce que le caillou a fini sa chute. Cela n’a aucune importance.

Ce qui importe, c’est de voir que le son a disparu. Le fait que le son disparaisse dénote particulièrement le caractère totalement incontrôlable. Le son est apparu et il a disparu sans que personne ne puisse le décider. Ainsi, le son, comme la vision, comme l’odeur, comme le goût, comme le toucher, comme la pensée, est marqué de ces trois caractéristiques : il est changeant, il est totalement insatisfaisant et il est totalement incontrôlable. Ce sont les seules choses dont nous puissions être sûrs, si nous prenons la peine d’observer, de contempler la réalité comme elle apparaît à la conscience. Tout le reste n’est que des spéculations philosophiques.

Quand nous observons ainsi la réalité apparaître et disparaître, nous allons progressivement avancer à travers plusieurs étapes d’acquisition de cette vision, qui pénètre dans cette réalité, dans cette triple réalité. Petit à petit, nous allons voir de plus en plus, de plus en plus profondément et de plus en plus efficacement ces trois caractéristiques.

Les disparitions

Il va arriver un moment où nous ne parviendrons plus à voir l’activité de notre corps. Par exemple, le mouvement de l’abdomen lorsque nous sommes assis ou le mouvement des pieds lorsque nous marchons. Il arrivera un moment où nous n’arriverons plus à percevoir l’activité auditive. Il n’y aura plus de son, plus d’odeur, plus de goût, plus de toucher. La seule chose que nous pourrons voir et observer à ce moment, ce sont quelques bribes de pensées, quelques bribes de quelques choses dans le mental, qui à leur tour, vont cesser d’apparaître.

C’est un peu magique et bizarre, car on ne fait rien pour que ça disparaisse, on observe, on connaît. C’est ça que le moine Gotama a découvert. Il a découvert que lorsque l’ignorance cesse, c’est-à-dire lorsqu’on porte son attention sur la réalité et qu’on l’observe pour ce qu’elle est, comme elle est, chose tout à fait surprenante, cette chose cesse. Elle ne se produit plus. Il va même plus loin, il dit que l’unique raison pour laquelle un son apparaît, c’est parce qu’on ignore ce qu’il est. L’unique raison pour laquelle un phénomène se produit, c’est parce qu’on ignore ce qu’il est, on passe « à côté ».

Lorsqu’il y a une connaissance directe dans ce phénomène, une appréhension directe, à ce moment, PARCE QU’il est connu, il cesse d’apparaître. C’est incroyable ! C’est un peu comme lorsqu’on joue à cache-cache : les enfants se cachent derrière les arbres, et tant que l’on compte en faisant « ploum ploum » sur le mur, ils s’amusent à nous narguer, à se montrer. Mais aussitôt que l’on se retourne, ils disparaissent tous, en se cachant derrière les arbres, parce que dès cet instant, le jeu commence.

Un peu de la même manière, si nous ne sommes pas vraiment attentifs à ces phénomènes, si nous sommes dans nos pensées, dans nos réflexions, dans nos prières, dans nos mantras, dans nos méditations ou dans nos spéculations, ils continuent d’apparaîtrent, ils continuent leur danse. Aussitôt que les choses deviennent sérieuses, que l’on commence à tourner notre regard intérieur vers eux, comme par magie, ils cessent d’apparaître. C’est incroyable et ça ne s’explique pas. Il n’y a pas de formules mathématiques qui puissent expliquer cela.

Bouddha a découvert cela parce qu’il a essayé et c’est ce qu’il a observé. À leur tour, ceux qui vont dans des centres « vipassanā », qui vont s’entraîner pendant des semaines ou pendant des mois, au bout de quelques semaines, vont relater à leur instructeur : « C’est incroyable, lorsque j’observe quelque chose, il tend à disparaître ! »

C’est concret

Cette vérité est une chose qui peut être expérimentée, c’est CONCRET. L’enseignement du moine Gotama, est véritablement une chose très concrète ! Chacun d’entre nous peut faire cette expérience. Sans même parler d’éveil, sans même parler de réalisation, toute personne qui essaye le satipaṭṭhāna tel qu’il a été enseigné par le moine Gotama fera cette expérience rapidement.

Plus tard, lorsque sa vision pénétrante sera plus profonde, plus systématique, il arrivera même à ce que la conscience qui observe, elle aussi, cesse d’apparaître. À ce moment, c’est la cessation complète de l’apparition des cinq agrégats. La conscience n’apparaît plus parce que l’objet qu’elle connaît n’apparaît pas. L’objet que la conscience connaît n’apparaît pas parce qu’il n’est plus ignoré. C’est inexplicable. Il faut le voir. Il faut le faire. Il faut essayer, avant d’en discuter. Néanmoins, nous n’allons pas rester dans un moment d’inconscience total, dans un moment d’oubli total.

Le but

nibbāna

Après s’être entraîné à porter son attention sur ces phénomènes que sont les sons, les visions, les pensées, les douleurs, les sensations, les émotions, etc., il arrive un moment où ils cessent. Le moine Gotama a découvert qu’à partir de ce moment les phénomènes cessent d’apparaître et que la conscience qui les observe cesse d’apparaître aussi. Alors l’instant de conscience suivant va prendre pour objet quelque chose de nouveau, quelque chose de totalement insoupçonné, de totalement invisible. Il appelle cela nibbāna.

nibbāna, pour le moine Gotama est une chose, une réalité. C’est une chose comme une autre, en ce sens que ça n’est rien d’autre qu’une chose. Cependant, elle n’est pas comme les autres ; elle n’apparaît pas. Elle est tout à fait insolite. C’est quelque chose qui n’a pas de forme, qui n’a pas de couleur, qui n’a pas d’odeur. Elle est invisible et pourtant la conscience a la capacité de la connaître. La conscience porte à ce moment son attention, se fixe sur nibbāna, connaît nibbāna. Cette expérience est concrète, tangible, on peut en parler. D’ailleurs, c’est ce que fit Bouddha et nombreux de ses contemporains.

Cette chose est très particulière et parce qu’elle n’apparaît pas, elle n’a pas de forme, elle n’a pas de couleur, il dit qu’elle est totalement vide. Non pas qu’elle est LE vide mais simplement qu’elle est vide. Parce que cette chose est vide, lorsque la conscience la prend pour objet, elle ne ressent rien. Ce n’est pas qu’elle ressent une sensation neutre mais elle ne ressent rien, puisqu’il n’y a rien à ressentir. À ce moment n’apparaît pas tout le processus habituel de la réaction, de l’appréciation, de la sensation, de la satisfaction ou de l’insatisfaction, puisque la conscience ne ressent rien. Pour Bouddha, cette conscience qui prend nibbāna pour objet, est la forme la plus pure, la plus évoluée, la plus saine pour ne pas dire la plus sainte des consciences qui soient. Lorsque la conscience prend pour objet nibbāna, il est impossible qu’il y ait la moindre insatisfaction.

Il n’y a pas de changement, il n’y a pas de vibration. nibbāna n’apparaît pas et ne disparaît pas, et la conscience qui le prend pour objet non plus. Il n’y a pas d’insatisfaction donc il n’y a pas de peine. Il n’y a pas de désir, pas de colère, toutes ces choses n’apparaissent plus. C’est une sorte de bonheur absolu, un bonheur par absence de malheur. C’est un bonheur parce qu’il ne peut rien y avoir d’autre. C’est l’expérience définitive. C’est l’expérience terminale, dans tout cet univers.

Aucune souffrance

nibbāna n’est pas un état de conscience, mais il peut être connu par la conscience. La conscience qui prend pour objet nibbāna n’expérimente aucune souffrance. Elle n’en est pas moins une conscience tout à fait ordinaire comme la conscience qui prend pour objet un son ou une vision. Elle est ordinaire dans le sens où, elle aussi, est apparaissante et disparaissante. nibbāna, lui n’apparaît pas, mais la conscience qui le prend pour objet apparaît et disparaît. Elle est, elle aussi, conditionnée, fabriquée. En ce sens, cette conscience est aussi insatisfaisante. Elle ne connaît pas de souffrance parce qu’il n’y a pas de souffrance dans nibbāna, qu’il n’y a pas de sensations. Néanmoins elle est encore, parce qu’elle est encore là, une insatisfaction. Elle est encore une fabrication.

Plus tard, arrivés complètement à la fin de notre cheminement, nous arrivons à la fin complète, à la disparition complète de la conscience. Cette conscience ne prend même plus pour objet nibbāna. Elle s’éteindra, elle cessera d’apparaître. Il ne subsistera alors à ce moment plus rien, plus aucun de ces agrégats. Il n’y aura plus de formations matérielles, plus de formations mentales, plus de conscience qui les prend pour objet. On appelle cela parinibbāna.

Vous voyez, il y a une grande différence entre ce que nous enseignent ces « maîtres spirituels » de toutes ces traditions, de toutes ces écoles du bouddhisme, de l’hindouisme, du christianisme…

La différence essentielle, la différence principale, est que toutes ces écoles croient dans l’unité. Peu importe si pour certains, cette unité est une espèce d’être créateur et pour les autres, elle n’est rien d’autre qu’une substance ou un état naturel. Toujours est-il qu’ils y croient et qu’ils cherchent à atteindre cette unité, cette conscience, cette conscience indivisible, cette divinité, cette « bouddhéité ».

La conscience est le problème

Alors que pour Bouddha, la conscience est le problème. Pour lui, la conscience est née de l’ignorance et de ce fait, il est absolument impossible qu’elle accède à la connaissance. S’il y a cessation de l’ignorance, cela entraîne nécessairement la cessation de la conscience. Il ne s’agit pas d’une annihilation, pour deux raisons :

Premièrement, nous avons déjà vu, dans notre développement intérieur, en observant systématiquement l’apparition et la disparition des phénomènes qu’il n’y a personne, qu’il n’y a pas « d’habitant » qu’il n’y a pas non plus de continuum. parinibbāna n’est donc pas l’annihilation de quelqu’un ou de quelque chose puisqu’il n’y a rien.

Deuxièmement, ce ne peut être l’annihilation puisque justement il y a nibbāna et que nibbāna est bel et bien quelque chose. nibbāna est une réalité, dont la particularité est qu’il n’apparaît pas, qu’il est possible de le connaître et qu’il est possible aussi qu’il y ait nibbāna sans aucune conscience résiduelle. nibbāna peut être connu comme il peut ne pas être connu.

La libération complète définitive, l’éradication totale de toute souffrance, c’est lorsqu’il y a nibbāna… sans connaissance de celui-ci.

Ainsi, d’un côté, on nous parle d’une conscience éternelle, immanente, qui englobe tout l’univers, d’une conscience « UNE » et de l’autre côté, on nous parle de nibbāna, où il n’y a aucune conscience résiduelle. Ceci est l’enseignement du moine Gotama. Cet enseignement est l’enseignement de la voie unique qui, selon lui, mène à la fin définitive de la souffrance, parce qu’il y a disparition totale de tout support de celle-ci et de toute cause de celle-ci.

L’instructeur

Le rôle de l’instructeur

Le rôle de l’instructeur est de donner les informations nécessaires pour permettre au yogī de ne jamais basculer dans le samatha et de toujours rester sur cette voie, très particulière, très subtile, qui ne tient qu’à un fil du satipaṭṭhāna.

Atteindre le but est une chose extraordinairement difficile. Non pas difficile en ce sens qu’il faut fournir un effort musculaire de l’intellect, qu’il faut fournir une concentration intense, difficile en ce sens que ça échappe complètement à notre raisonnement. C’est comme s’il fallait trouver une porte dans un mur long de mille kilomètres. Il est très facile de passer à travers la porte. La difficulté n’est pas du tout dans le fait de marcher vers la porte et de la traverser. Celui qui s’est engagé sur le satipaṭṭhāna, avec un instructeur qualifié, sera lui-même parfois surpris de la facilité avec laquelle il est parvenu à progresser. Ce qui est difficile est de trouver la porte. Le rôle de l’instructeur est d’amener à travers ses conseils, le yogī au seuil de la porte.

Attention ! Il y a beaucoup de gens aujourd’hui, parce qu’ils portent une robe, parce qu’ils se rasent le crâne ou parce qu’ils ont travaillé avec un éminent maître, croient qu’ils sont qualifiés pour enseigner le satipaṭṭhāna. Parfois, ils ont développé une grande connaissance des écritures et des textes. Et cela leur donne une certaine autorité. Pourtant, même s’ils ont essayé, il se peut qu’ils soient passés « à côté ». C’est d’ailleurs très probable qu’ils soient passés « à côté ». Il serait surprenant que toutes les personnes qui vont dans un centre de satipaṭṭhāna et qui y restent pendant des semaines, pendant des mois ou pendant des années en ressortent illuminés.

Ne rêvons pas ! Nous sommes (environ) 2600 ans après le début de cet enseignement, 2600 ans après son apparition. Les temps ont changé. De l’eau a coulé sous les ponts. De même qu’un tissu fraîchement teint finira par se décolorer au soleil, cet enseignement, ce buddha sāsana, s’est lui aussi, visiblement, sérieusement décoloré. Faites attention.

Le critère

Voici le critère donné par Bouddha lui-même qui permet de savoir si l’instructeur donne un enseignement juste :

« Que celui qui parle et qui enseigne ne dise que des choses qui sont rigoureusement conformes aux écritures, c’est-à-dire à la parole que j’ai moi-même donnée. »

Pour ce qui est du satipaṭṭhāna : « L’enseignement qui vous est donné est le suivant : “Aussitôt que vous entendez un son, faites qu’il n’y ait que l’entendu. Aussitôt que vous voyez une image, faites qu’il n’y ait que le vu. Aussitôt que vous sentez une odeur, faites qu’il n’y ait que le senti. Aussitôt que vous goûtez une saveur, faites qu’il n’y ait que le goût. Aussitôt qu’il y a une impression tactile, faites qu’il n’y ait que le touché. Aussitôt qu’il y a une pensée, faites qu’il n’y ait que le pensé.” Si l’enseignement qui vous est donné est celui-ci, vous avez peut-être une chance de vous engager sur la bonne voie et d’avoir trouvé le bon instructeur. »

Naturellement, il y a d’autres critères pour déterminer la qualité d’un instructeur. L’une de celles-ci est que l’instructeur doit pratiquer ce qu’il enseigne. Ce qui, par exemple pour un moine, suggère qu’il a un respect de ses règles, de sa discipline, qu’il soit rigoureux et précis. Un moine est censé se tenir à 227 règles de conduite élémentaires. Ces 227 règles ont été enseignées par Bouddha lui-même. Rappelons qu’il était un être omniscient qui avait accédé, grâce au satipaṭṭhāna et à sa vision directe dans la non permanence, la souffrance et la non-substantialité à la réalisation complète et, de surcroît, à l’omniscience, c’est-à-dire la connaissance de tout.

C’est ce bouddha-là, qui a édité les 227 règles des moines. Un moine qui ne respecte pas ou qui n’essaie pas de respecter ces 227 règles ne pratique PAS l’enseignement de Bouddha ! Comment un moine qui ne pratique pas l’enseignement est-il bien placé pour vous enseigner le satipaṭṭhāna ? Soyons réalistes ! Bouddha dit : « Il y a dans la sphère de mon influence, dans le buddha sāsana ceux qui enseignent ce qu’ils pratiquent et ceux qui pratiquent ce qu’ils enseignent. En dehors de cela, il n’y en a pas. »

Les dangers

Basculer de vipassanā à samatha

samatha est cet entraînement qui consiste à développer la concentration, la sérénité, le calme mental, et vipassanā est une vision, une chose qui se développe naturellement lorsque nous nous entraînons à observer les phénomènes dans leur discontinuité.

La différence entre les deux, si elle peut paraître théoriquement claire, est expérimentalement très ténue. Nous pouvons basculer de l’un à l’autre et cela ne tient qu’à un fil. Il est fréquent que des yogī qui s’entraînent à vipassanā, sans le vouloir, basculent dans samatha. Tout simplement parce qu’ils auront manqué momentanément de porter leur attention sur ce qui apparaît à leur conscience et ils auront pris à ce moment une mauvaise manière qui vise à se concentrer dessus. Cela arrive et le Vénérable Mahāsī Sayādaw, qui a été l’un des plus populaires et des plus grands instructeurs de satipaṭṭhāna du vingtième siècle relate que certains de ses élèves ont même réussi à atteindre les jhāna pendant qu’ils étaient en train de s’entraîner au satipaṭṭhāna.

Ceci n’est pas dû au fait que le satipaṭṭhāna mène aux jhāna, il est clair, cela est dû au fait qu’ils ont dérapé. Momentanément, au lieu d’être très attentifs, vigilants et simplement de connaître ce qui apparaît à la conscience, ils ont commis l’erreur qui consiste à essayer de se concentrer dessus. De ce fait, ils ont « basculé ». Cela peut se faire en l’espace d’une heure, voire en quelques minutes où, le yogī observe par exemple la montée et la descente de l’abdomen. À un moment donné, comme il n’a pas su faire véritablement la distinction juste entre ce mouvement et la respiration, du fait que ce mouvement est dû à la respiration, sans s’en rendre compte, il s’est mis à observer la respiration. En appliquant une forte dose de concentration, il a atteint le jhāna.

Voilà le genre d’expérience qui peut se produire dans le vipassanā. Ce qui montre que la frontière entre les deux est ténue. Même si théoriquement la distinction est claire, sur le plan expérimental et pratique, ce n’est pas si clair que ça. Il arrive même que des yogī qui sont assez avancés, voire qui ont atteint nibbāna, peuvent arriver à un petit moment d’égarement (même lorsque leur concentration est fortement développée), se méprennent et se retrouvent finalement dans une pratique de concentration samatha. Pour eux, cela ne va pas durer longtemps avant qu’ils se ressaisissent et se remettent sur le bon chemin.

infos sur cette page

Origine : Enseignement délivré à Le Bourget (France)

Auteur : Moine Sāsana

Date : 1999

Mise à jour : 28 juin 2006